Ron-Rash-Une-terre-dombre-Seuil"L'inconnu était exactement comme la veille, le dos contre l'arbre et les yeux clos, la flûte tenue en équilibre. Qu'il ne bouge pas lui donna le frisson. Devoir manger, boire ou étirer ses jambes était humain. Laurel chercha des yeux des champignons formant un rond de sorcières ou tout autre signe. Tu t'attends au pire sur son compte comme on le fait ici pour toi, se réprimanda-t'elle."

Caroline du Sud, 1918, dans les derniers jours de la guerre en Europe. Laurel et son frère Hank, vivent au fond d'un vallon qui ne voit jamais le soleil, dominé par une falaise impressionnante. Leurs parents avaient acquis la terre à bas prix, ils sont morts tous les deux, laissant le frère et la soeur seuls et isolés. Hank revient d'Europe avec une main en moins, Laurel est considérée comme une sorcière par les gens du coin, à cause d'une tâche de naissance violette sur son épaule.

Dans cette solitude à deux, rythmée par les durs travaux de la ferme, l'irruption d'un inconnu joueur de flûte va bouleverser le fragile équilibre du vallon. C'est Laurel qui l'aperçoit d'abord et le ramène à la maison pour le soigner. Hank, réticent, se laisse rapidement convaincre de l'utilité d'un homme avec ses deux mains pour l'aider quelque temps. Le mystère l'entourant est épais, d'autant qu'il ne parle pas et ne sait ni lire, ni écrire. Peu importe, il abat de l'ouvrage sans rechigner, et Laurel se laisse aller à l'espoir d'être aimée elle aussi, l'inconnu n'ayant pas les préjugés des villageois.

Il faut dire que l'ambiance est tendue au village d'à côté, chacun attend d'un jour à l'autre la fin de la guerre, certains esprits s'échauffent, font du zèle dans l'engagement et stigmatisent les supposés planqués. La germanophobie est galopante, la bêtise aussi, qui amènera au drame. Je n'en dis pas plus.

Je suis une fidèle lectrice de Ron Rash depuis "Un pied au paradis" et je n'ai pas été déçue par ce nouveau roman, empreint du même humanisme que les précédents. Laurel est un beau personnage de femme, qui pourrait être le pendant solaire et lumineux de la très sombre "Serena". La nature est admirablement décrite, ici le vallon avec ses châtaigniers mourants, la seule roche où le soleil pénètre, le bruit du ruisseau.

L'auteur a également une fine connaissance de la vie quotidienne dans cette région des Appalaches, où les croyances et les superstitions avaient libre cours, avec des boucs émissaires faciles, que ce soit l'étranger ou le handicapé. Il a réussi à me faire frissonner comme dans un polar à suspense en évoquant le creusement d'un puits avec ses dangers permanents.

Un roman sombre et captivant parfaitement maîtrisé, il ne me reste plus qu'à attendre le prochain.

L'avis de Eeguab Kathel Keisha

Ron Rash - Une terre d'ombre - 243 pages
Traduit de l'anglais par Isabelle Reinharez
Seuil - Janvier 2014