Le goût des livres

19 septembre 2018

Nirliit *

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"Je me sens coupable de mon pays riche, de ma famille unie, de mon éducation, j'ai besoin d'éteindre des feux et de sauver des enfants, j'ai besoin de faire quelque chose dans ce monde pourri, j'ai besoin de courir d'une bande de laissés-pour-compte à une autre, j'ai besoin sinon je pourrais m'asseoir et pleurer ou lancer des bombes. Quand ce n'est pas la misère du Nord, c'est celle du Sud, les visages des enfants inuits me suivent jusqu'en Haïti et tout se mélange, le créole et l'inutittut, la peau chocolat et les yeux bridés, le froid et le chaud.  J'emmerde le Canada et la France et les Etats-Unis et l'Espagne, tous des salauds, tous des colonisateurs, tous des esclavagistes. Et je meurs de ne pas suffire à la tâche, je ne pourrai jamais dormir, la terre entière est remplie de connards qui ne pensent qu'à se remplir les poches, comment on fait pour rattraper toutes leurs conneries ?"

Si l'on s'éloigne de la vingtaine de titres encensés en boucle par les medias, on peut trouver des petites perles et ce roman en est une.

Salluit, village du Nunavik, Grand Nord canadien. La narratrice s'y rend tous les ans, en été, pour s'occuper des enfants. D'habitude, elle y retrouve son amie Eva, mais Eva a disparu, vraisemblablement assassinée et jetée au fond d'un fjord.

C'est assez difficile de faire passer toute la beauté d'un livre qui évoque surtout des situations désespérées et désespérantes, pourtant, la narratrice réussit à nous décrire pourquoi elle aime tant ce lieu et ses habitants. Elle sait qu'elle ne les comprendra jamais vraiment, elle reste une femme blanche qui repart à la fin de l'été vers sa vraie vie.

L'auteure nous décrit un peuple privé de sa culture, relégué à une position inférieure. Hommes et femmes se réfugient très tôt dans l'alcool. La violence fait partie du quotidien, surtout à l'égard des femmes. Et puis, il y a les chantiers de construction où les blancs viennent travailler une saison. Ils choisissent une femme inuite, qu'ils quittent sans état d'âme à la fin du chantier. Pour elles, c'est la fin d'un rêve d'une vie meilleure dans le sud, avec des hommes considérés comme moins rudes que les leurs.

La narratrice s'attache à des enfants qui, à l'adolescence, basculent très vite. D'une année sur l'autre, elle ne les reconnaît plus, l'alcool ou la drogue les a déjà abîmés, les très jeunes filles sont enceintes, l'étincelle a disparu dans leurs yeux.

C'est le mélange de passages crus et de descriptions merveilleuses qui rend la lecture aussi attachante. La narratrice décrit la réalité brute sans fard, mais sait dire en même temps la fascination que le lieu exerce sur elle et l'amour qu'elle a pour le peuple Inuit. Elle a tant de tendresse à leur égard qu'elle voudrait les secouer et les sortir de leur passivité malgré eux.

Dans un premier temps, nous écoutons la narratrice nous décrire la vie qu'elle mène là-bas, avec en leikmotiv son chagrin de ne pas retrouver Eva, puis nous suivons la vie de son fils, Elijah, amoureux d'une femme qui en aime un autre, toujours à Salluit.

Encore une belle découverte chez nos cousins québécois.

Le hasard a fait que je suis tombée ces jours-ci sur un documentaire d'Arte se passant précisément dans la région de Salluit. J'ai pu visualiser ce que je venais de lire, c'était un bon complément.

"Tu m'as suivie comme un caneton dans la toundra, toi et deux petits garçons encore plus minuscules que toi, vous avez complètement chamboulé ma promenade qui se voulait solitaire et contemplative, mais vous y avez ajouté votre poésie maladroite et fait de moi une oie sauvage émerveillée de vous apprendre à voler. Nous avons marché dans le soleil de fin de journée, sans parler, en souriant, sans avoir besoin d'explications pour se comprendre. Depuis je guette ta charmante frimousse tous les matins, toi, le petit bonheur ambulant qui ne sais pas être autrement que joyeuse".

* Nirliit veut dire "oie"

L'avis d'Anne Le Petit Carré Jaune

Juliette Léveillé Trudel - Nirliit - 184 pages
La Peuplade - 2015 (au Canada) 2018 en France

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07 septembre 2018

Pause

Je m'absente une huitaine de jours, comme l'an dernier je vais faire un tour du côté des Pays de Loire. A bientôt.

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06 septembre 2018

Révélation brutale

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"Il l'avait crue quand elle avait affirmé qu'ils l'aimaient. Mais cet homme qu'ils aimaient n'existait pas. C'était un être imaginaire. S'ils connaissaient le vrai Olivier, ils le chasseraient de leur vie et probablement du village".

Retour à Three Pines pour la 4e enquête de l'Inspecteur-Chef de la Sûreté du Québec, Armand Gamache, accompagné de son fidèle second, Beauvoir et de toute son équipe.

Cette fois-ci, c'est le coeur du village qui est touché avec la découverte d'un corps chez Olivier, propriétaire de l'auberge où l'on aimerait tellement se faire cocooner d'habitude. L'homme est un inconnu qui a l'apparence trompeuse d'un clochard. Il s'avère qu'il vivait en ermite, dans une cabane dans la forêt. Une cabane remplie de trésors inestimables. Le mystère se renforce et on découvre un Olivier de plus en plus mal à l'aise, cachant des secrets dont il n'y a pas lieu d'être fier.

Toute l'enquête tourne autour de son éventuelle culpabilité. Un certain nombre de faits l'accablent, mais il est loin d'être le seul suspect, une communauté Tchèque installée depuis quelques décennies est susceptible d'être impliquée. Il y a aussi les nouveaux propriétaires d'une maison de Three Pines, destinée à devenir un hôtel de luxe avec SPA et donc faire de la concurrence à Olivier.

L'Inspecteur-Chef est toujours un peu trop parfait, je me garderais bien de m'en plaindre, voilà qui change des enquêteurs alcooliques, défoncés ou paumés. Le village doit battre le pourcentage de meurtres au nombre d'habitants du Québec, mais peu importe, j'aime l'atmosphère de ces polars. Malgré l'ambiance tendue, on mange toujours aussi bien à Three Pines, Gamache connaît tout le monde et est reçu en ami.

Pas de déception avec ce nouvel épisode, il fait même partie de mes préférés, avec une incursion en Colombie Britannique, sur les terres des Haïdas.

Il est à noter que l'enquête suivante commence par la reprise de celle-ci, Gamache étant persuadé d'avoir arrêté la mauvaise personne. C'est donc une histoire qui se déroule sur deux volumes.

L'avis de Alex Brize Hélène Ptit Lapin

Louise Penny - Révélation brutale - 592 pages
Traduit de l'anglais par Claire et Louise Chabalier
Babel noir - 2016

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04 septembre 2018

Les fantômes du vieux pays

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"Elle prit une gorgée d'eau, puis appuya le verre froid contre son front. Ferma les yeux. C'était un long et pénible samedi après-midi. Après une nouvelle dispute, où il était question de vaisselle sale, Henry était parti se réfugier au travail. Leur lave-vaisselle couleur vert avocat des années soixante-dix avait finalement rendu l'âme cette semaine-là, et pas une fois Henry n'avait proposé de nettoyer la pile d'assiettes, de bols, de casseroles et de verres qui avait envahi l'évier et une bonne partie du plan de travail. Samuel soupçonnait sa mère de laisser volontairement la quantité devenir ingérable - voire d'en rajouter, en utilisant plusieurs casseroles différentes pour un plat qui en nécessitait normalement une seule - afin de le tester."

Samuel Anderson est professeur de littérature à l'Université de Chicago. Il ne le sait pas encore, mais les nuages s'amoncellent au-dessus de lui. Il s'ennuie et passe un maximum de temps sur un jeu en ligne particulièrement prenant. Par ailleurs, il avait touché il y a 10 ans un à-valoir important sur un roman qu'il devait écrire. Il s'en révèle incapable et l'éditeur lui demande de rembourser. Il n'en a absolument pas les moyens.

Samuel ne prête pas attention à une information évoquant une femme âgée qui a projeté des cailloux sur un sénateur américain républicain en campagne. Il ne va pourtant pas tarder à apprendre qu'il s'agit de sa mère, qui a quitté le foyer lorsqu'il avait 11 ans et dont il n'a plus jamais eu de nouvelles.

Sur cette trame se déploie un roman foisonnant et fascinant, qui nous fait retourner au Chicago des années 60 et particulièrement les émeutes de 1968. L'éditeur accepte de passer l'éponge sur la dette de Samuel, à condition qu'il écrive un livre sur sa mère, surnommée "Calamity Packer" par les medias. Ce qui suppose qu'il la rencontre. Il n'en n'a guère envie et encore moins de faire son éloge dans un livre. Il lui en veut toujours de son départ inexpliqué.

Il y a déjà eu de nombreux billets sur ce premier roman de 700 pages, je ne vais donc pas donner plus de détails sur l'intrigue, qui sont d'ailleurs très nombreux, les digressions ne manquent pas. Si j'ai eu un peu de mal au départ, trouvant un peu trop de longueurs, j'ai fini par ne plus le lâcher, avide d'en savoir plus et de voir se dénouer les fils reliant le passé au présent.

Au-delà de l'histoire de famille de Samuel, c'est un portrait de l'Amérique conservatrice et puritaine, des soubresauts racistes, misogynes et autres fléaux toujours bien présents, avec les manipulations et la violence qui vont avec.

L'ensemble est époustouflant, j'ai admiré avec quelle maestria ce jeune auteur a dépeint les personnages, y compris les secondaires comme cette étudiante, tricheuse patentée et imperméable aux remords, ou l'accro aux jeux vidéos, ayant perdu tout contact avec la réalité physique. Le ton est souvent drôle et moqueur, Samuel pratique un humour vachard qui fait mouche.

Un roman avec quelques défauts, vite oubliés. A noter qu'il vient de sortir en poche. L'auteur sera présent au festival America à Vincennes, les 22 et 23 septembre.

Lecture commune avec Enna

L'avis de Béa Cathulu Claudialucia Cuné Jérôme Kathel Keisha Krol Papillon Valérie

Pavé de l'été 1          Le mois américain

Nathan Hill - Les fantômes du vieux pays - 720 pages
Traduit de l'anglais par Mathilde Bach
Gallimard - 2017

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03 septembre 2018

Paradis (avant liquidation)

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"La lenteur règne. La décontraction en vigueur apaise le visiteur ou taquine sa capacité de résistance à l'irritation, selon l'humeur. Dans la rue, on salue l'I-Matang d'un mauri spontané, le sourire coule de source et le rire s'enclenche facilement. Il arrive qu'on me remercie quand je prends quelqu'un en photo. En usant de généralités, on pourra affirmer qu'on rencontre aux Kiribati les gens les plus serviables et les moins efficaces du monde. On acceptera toujours de vous aider et on y parviendra rarement Tout est facile, rien ne marche. C'est le charme et le drame de cette contrée".

Les îles Kiribati (anciennement îles Gilbert) sont bien loin de nous, quelque part en Océanie. Leur particularité est de se trouver aux premières loges du réchauffement climatique. Les habitants n'ont pas besoin de se demander si le changement de climat est un fantasme ou une réalité, ils le visualisent tous les jours.

L'existence ds i-kiribati est une lutte constante contre la montée des eaux, qui envahissent régulièrement leurs rues, démolissent les cabanes et détruisent les digues dérisoires. L'auteur a voulu aller voir par lui-même comment vit une population qui sera peut-être la première à devoir quitter son territoire, à cause de la voracité de pays loin de chez eux (en l'occurrence, nous !).

De Julien Blanc-Gras, j'avais déjà apprécié "Touriste" pour son mélange de sérieux et d'humour. Je n'ai pas été déçue par celui-ci, qui dresse un tableau cru de l'état des Kirabati, où se mêlent la misère, la surpopulation, le manque d'hygiène, la débrouillardise permanente, la nonchalance des habitants, l'incurie de l'aide internationale, utilisée pour payer des experts.

L'auteur ne regarde pas les problèmes de haut comme beaucoup d'expatriés, il se mêle à la population, vit avec eux et raconte sans fard ce qu'il voit et ce qu'il ressent. On perçoit qu'il a de la tendresse et de la compréhension pour eux. S'il pratique un humour assez goguenard, il n'y a cependant aucune moquerie de sa part. Il n'hésite pas à prendre quelques risques, il rencontre des personnages hauts en couleurs et déploie beaucoup d'efforts pour comprendre le fonctionnement de l'île.

Lorsqu'il repart, il fait une halte d quelques jours aux Etats-Unis, le contraste est fort avec ce qu'il vient de vivre et le tableau qu'il en fait est aussi inquiétant que celui des Kiribati.

C'est un petit livre, qui en quelques pages fait comprendre davantage que bien des discours, sans être du tout donneur de leçon.

"L'essentiel de l'aide allouée aux Kiribati est capté par les salaires des consultants internationaux. Ces consultants produisent des rapports, c'est leur coeur de métier. Il faut saluer le sens du détail qui les caractérise. L'un d'entre eux, émanant d'un cabinet néo-zélandais, recense le nombre de cochons à Tarawa à l'unité près. Il y en a 13 184. Quelqu'un a été payé pour dénicher cette information. En revanche, personne n'a pensé à reboucher la brèche dans la digue de Tebikenikora".

L'avis de Hélène Papillon Séverine

Julien Blanc-Gras - Paradis (avant liquidation) - 188 pages
Livre de Poche - 2014

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02 septembre 2018

Bon dimanche

Le site de Vox Bigerri. La vidéo a été filmée à Saint-Bertrand-de-Comminges

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26 août 2018

Bon dimanche

Les bonnes chansons traversent les années sans dommage ..

L'album "Douze villes, douze chansons" sortira le 7 Septembre

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25 août 2018

Madame rêve

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"A ses côtés, Paul, son compagnon, dort profondément. Claire se lève sans faire de bruit. Se dirige vers la chambre de Jules, son fils de deux ans.  Elle prend le temps de contempler son visage avant de déposer un baiser sur son crâne. Elle l'embrasse en ayant la désagréable impression de n'être qu'une figurante, ici, chez elle, une actrice de second plan, alors que, paradoxalement, elle tient l'un des premiers rôles dans le groupe de cosmétiques qui l'emploie. Elle pense à cela et son estomac se noue."

Huit nouvelles, dont certaines très courtes, constitue ce recueil. Mettant toutes en scène des gens modestes, à un moment de crise, elles disent l'essentiel, dans un langage qui fait mouche. Une maman solo qui pète les plombs, un homme trompé qui voit son mariage sombrer en silence, des baskets volées pour rien dans un supermarché, une baraque à frites malencontreusement placée, ce sont des situations a priori banales, mais que l'auteur sait rendre poignantes et proches de nous. Ma préférée est "le train pour Paris" dont le thème semble être la maladie, mais la chute cruelle dévie le regard.

Un auteur que je ne connaissais pas, à découvrir.

Merci Cathulu

Ludovic Joce - Madame rêve - 69 pages
Editions Inedits - 2018

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21 août 2018

The end

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J'ai lu cette BD il y a plus de deux mois et le souvenir que j'en ai est encore vif, surtout à cause des dessins, superbes. Je venais de regarder la Grande Librairie avec Zep et Francis Hallé (l'inspirateur du Professeur Frawley), j'avais trouvé leurs propos passionnants.

Le jeune Théodor Atem se rend en Suède pour faire un stage auprès du Pr Frawley, botaniste chevronné, spécialiste des arbres. Intrigué par la manière de travailler du Professeur, peu convaincu d'abord, Théodor observe cependant de curieux phénomènes, comme ces champignons toxiques qui se multiplient au pied des arbres.

L'usine Pharmacop, implantée non loin d'ici en est-elle responsable ? Ferait-elle des expériences douteuses et dangereuses ? Par ailleurs, peu de tems auparavant, 32 personnes sont mortes soudainement en Espagne, dans une forêt, sans explication.

Le professeur Frawley poursuit lui ses travaux sur la communication des arbres entre eux, en écoutant les Doors à tue-tête (surtout "the end"). Il prétend qu'ils détiennent toute la mémoire de la terre dans leur ADN, à travers un codex qu'il s'évertue à décrypter.

Ce qui m'a le plus intéressée dans cette histoire, ce sont les recherches actuelles autour des arbres, de leur faculté à communiquer et à réguler leurs réactions face aux agresseurs potentiels, thèses séduisantes, pistes de réflexions plus ou moins réalistes et déjà confirmées pour certaines.

A partir de là, l'auteur déploie une histoire catastrophe (ou pas) ou les arbres ont décidé de se débarrasser de leurs plus néfastes prédateurs, les hommes. La terre peut vivre sans eux. Seule une poignée d'entre eux s'en sortira. Que feront-ils face à cette situation de début d'un monde ? Je laisse la suite à votre imagination.

Les dessins sont magnifiques je le répète, les planches bichromiques apportent une atmosphère belle et étrange. L'histoire me paraît plus destinée à un jeune public, elle manque un peu de complexité pour un adulte. C'est néanmoins un album à découvrir pour ses qualités graphiques et pour le message qu'il faut marteler puisque collectivement, nous ne semblons pas avoir compris à quel point le danger est grand pour les générations futures.

L'avis d'Antigone Brize Noukette

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Zep - The end - 92 pages
Editions Rue de Sèvres - 2018

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19 août 2018

Bon dimanche

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