La liseuse
"Adèle aime ma tablette. Elle me la confisque pendant que je coupe des pommes de terre pour un gratin ; j'y ajouterai de la crème et quelques cèpes qui feront viande. Adèle a trouvé les jeux. J'entends des petits pfft pfft chaque fois qu'elle fait exploser une paire au mahjong. Ensuite, elle recharge fidèlement, le temps du repas. Elle me dit qu'elle en a marre des journalistes. Adèle m'a toujours dit qu'elle en avait marre des journalistes. Elle ne doit plus vraiment aimer son métier. Moi, j'étais prêt à tout faire dans l'édition, n'importe quoi, sauf attaché de presse. C'est pour cela que je l'ai épousée. A nous deux, nous sommes un éditeur complet. Pas dans la même maison, ce qui est sage, mais un éditeur complet. Ce soir, on boit du vacqueyras pour fêter éternellement la fête".
Quelle délicieuse lecture que celle-ci ! Le prétexte en est l'arrivée d'une liseuse électronique sur le bureau de Robert Dubois, l'éditeur vieillissant, presque sur la touche de sa propre maison. Mais j'y ai surtout vu le quotidien d'un éditeur comme il doit y en avoir tant du côté de Saint-Germain des Prés. Et plus encore une histoire d'homme, faite de rencontres et de petits évènements.
Je ne vous apprendrai rien en vous disant que le monde de l'édition est en pleine transformation, ce ne sera pas celle de Robert Dubois, par contre l'irruption de jeunes stagiaires bouillonnants d'idées dans son bureau "çà le fait". Tourné vers l'avenir, il les aidera à concrétiser leurs projets et les liens qu'ils nouent avec eux sont savoureux.
J'ai adoré la manière d'aborder l'existence de ce Robert Dubois, son amour des livres et des auteurs, les coups de griffe sont légers et affectueux, sa femme Adèle discrètement présente et l'humour court tout au long des pages. Un délice vous dis-je.
Quelques petites touches tout au long du roman laissent pressentir la fin qui arrive tranquillement et cueille la lectrice en douceur, la laissant d'autant plus chagrine. J'y vois l'extrême élégance des vieux messieurs dissimulant leur peine.
Vous n'apprendrez pas énormément de chose sur l'utilisation d'une liseuse, mais c'est tellement mieux que cela sur notre rapport aux livres et à la vie. Un véritable bain de fraîcheur en ces temps d'egos surdimentionnés.
A lire absolument.
L'avis de Cuné
Le lien vers une vidéo de Paul Fournel présentant son livre ici.
Paul Fournel - La liseuse - 217 pages
P.O.L. - 2012
Bon dimanche
Je vous souhaite un dimanche aussi dansant que la musique de Francis Poulenc
Jeu de pistes
"Je crois qu'une famille est faite de gens liés par l'habitude plus que par les liens du sang. J'en veux pour preuve qu'une famille peut mourir alors même que ses prétendus membres sont encore en vie. C'était le cas de la mienne. Mais cet après-midi là, j'ai eu l'impression d'avoir réussi à la réincarner. Ses vieilles habitudes étaient ranimées - comme si un groupe de gens s'était réuni pour apprendre à parler une langue morte".
Damien March mène une vie terne à Londres, sans attaches particulières, lorsqu'il apprend la mort de son oncle Patrick, dont il avait presque oublié l'existence. Patrick était un écrivain à succès, vivant seul dans une maison sur l'île d'Iona à Cape Cod.
A la grande surprise de Damien, Patrick lui lègue sa maison, à condition qu'il la conserve en l'état avec ce qu'elle contient, c'est-à-dire un bric-à-brac de collections en tout genre et de papiers accumulés dans les dernières décennies.
Déconcerté, Patrick décide de plaquer son morne travail à la BBC et part pour Cape Cod, à la recherche de ses souvenirs, cherchant à retrouver l'oncle fantasque qu'il a connu dans son enfance, à travers son capharnaüm.
Après le très marquant "Au nord du monde" j'hésitais à entamer le deuxième roman traduit de cet auteur, pressentant une déception. Avouons qu'elle est légère, Damien est vite attachant, la distance et l'humour qu'il met à remonter l'histoire de Patrick et de la famille est prenante et je n'ai pas vu venir la révélation finale. Que connaissons-nous réellement des membres de notre famille ? où s'enracinent les noeuds relationnels ? le questionnement est mené avec élégance et virtuosité.
Merci Cathulu
L'avis de Clara Cuné Keisha Moustafette
Marcel Theroux - Jeu de pistes -238 pages
Editions Plon - 2011
Léna
"Léna est née dans le Grand Nord sibérien, elle aime plus que tout la brume, la neige, l'immobilité et l'attente, qui n'ont ni couleurs ni frontières. Son mari Vassia, pilote dans l'armée de l'air, n'a qu'un rêve, poursuivre la grande épopée soviétique de l'espace dont Gagarine fut le héros et qui reste l'immense fierté du peuple russe. Comment acclimater leur nature profonde, leurs sentiments et leur vision du monde si différents en ces temps incertains de perestroïka où s'effondre leur univers ?" (4e de couverture).
Ce que la quatrième de couverture ne dit pas, c'est la saveur du texte et des personnages de cette histoire. La première partie du roman est faite des lettres que Léna envoie aux deux chers vieux qui l'ont élevée, Varia (Varvara) et Mitia (Dimitri). Varia, bonne communiste et grand coeur a hébergé Dimitri chez elle lorsqu'il a été relégué dans cette lointaine région pour cause de paroles imprudentes. Chargée de garder un oeil sur cet intellectuel épris de littérature et de changement, ils ont contre toute attente fait bon ménage et se sont adaptés l'un à l'autre, Dimitri tombant rapidement sous le charme particulier du Grand Nord.
Ils ont tous deux pris soin de Léna lorsqu'elle est arrivée petite, fragile, silencieuse et effacée après la mort de ses parents. Déjà dans l'attente, sur une chaise, les yeux perdus dans le lointain. La même attente qui est la sienne lorsque Vassia repart à sa base pour une longue période.
Les retours sont fêtés dans l'appartement communautaire où Vassia racontent des histoires aux enfants toute la soirée. La dernière en date est celle de la conquête de l'espace, le rêve de Vassia, qui deviendra réalité, secouant Léna de sa torpeur et l'obligeant à ouvrir enfin les yeux sur le monde.
J'ai adoré la manière d'être et de vivre de Varia et Mitia, tous deux témoins des temps difficiles, l'une s'accrochant à la grande Union Soviétique, l'autre tendu vers le changement. J'ai aimé aussi les descriptions du Grand Nord, les longues balades en traîneau où Dimitri entraînait Léna petite, le seul moment où elle s'animait enfin.
"C'est pourtant vrai que vous l'emmeniez avec vous dans vos expéditions ! Comment j'ai pu laisser faire çà ? J'avais une de ces peurs, j'en dormais pas tout le temps que vous étiez partis. Mais elle était tant réjouie au retour ! Elle bavassait - Varia, si tu savais tout ce qu'on a vu, viens voir petite mère les beaux cailloux qu'on a rapportés .. à ne pas la reconnaître. Vous partiez avec la souche et vous me rameniez une petite commère. Et je reconnais que pas une seule fois elle n'est rentrée malade".
J'ai trouvé un peu longues les soirées consacrées à la conquête spatiale, qui je dois le dire ne me passionne pas du tout, mais c'est l'occasion de décrire la vie dans un appartement communautaire, ses bons et ses mauvais côtés, et on ne s'y attarde pas indéfiniment. Et c'est aussi la fierté de tout un peuple, trop heureux d'avoir au moins une occasion de se réjouir.
Pour mon bonheur, la dernière partie du roman nous ramène chez Dimitri et Varvara, lors de la longue absence de Vassia, envolé là-haut. Léna reprend des forces là-bas, se préparant au choc du retour d'un homme qui ne sera plus le même, dans un pays qui ne sera plus tout-à-fait le même non plus.
"Alors on a trinqué au retour de Lénotchka. Puis à la Russie gigantesque, et aux milliers de kilomètres qui séparent les familles et les idées. Puis à son avenir. Et à nos glorieux cosmonautes. Dimitri a exigé de porter un toast à la démocratie naissante. Varvara a accepté à la condition qu'immédiatement après on boive au communisme qui avait fait de ce pays ce qu'il était. Et permis aux démocrates aujourd'hui de pavoiser, et de faire les malins. Léna a balbutié qu'il ne fallait pas oublier notre Mère la Terre humide, qu'elle méritait bien qu'on lui porte un toast. On en a convenu mais cette dernière rasade l'a achevée."
Un premier roman qui est une belle surprise, avec un sujet original. J'ai préféré de loin cette évocation du Grand Nord, à celle de "Banquises" lu récemment.
C'est un coup de coeur pour Moustafette et Yv
Une interview de l'auteur sur Terra Fémina
Virginie Deloffre - Léna - 268 pages
Albin Michel - Août 2011
Bon dimanche
Millenium
Synopsis : Blomkvist, brillant journaliste d'investigation, est engagé par un des plus puissants industriels de Suède, Henrik Vanger, pour enquêter sur la disparition de sa nièce, Harriet, survenue des années auparavant. Vanger est convaincu qu'elle a été assassinée par un membre de sa propre famille. Lisbeth Salander, jeune femme rebelle mais enquêtrice exceptionnelle, est chargée de se renseigner sur Blomkvist, ce qui va finalement la conduire à travailler avec lui ..
Déçue par le film suédois que j'avais trouvé médiocre, avec surtout un Mikaël Blomkvist sans aucun charisme, j'ai voulu voir si Daniel Craig était plus crédible dans le rôle. Ma réponse est oui. Globalement, j'ai trouvé cette version supérieure, plus rythmée, retrouvant le côté haletant de la trilogie. Je n'ai pas vu passer les 2 h 40 de projection. Ma lecture remonte à un certain temps, mais j'ai l'impression que le principal de l'intrigue est là. Bien sûr, il est toujours frustrant de ne pas s'attarder sur tel ou tel aspect, par exemple davantage sur le magazine Millenium, ou la personnalité de Lisbeth. On la décrit comme une enquêtrice hors pair, sans vraiment expliquer que c'est une surdouée des techniques informatiques.
Pour des spectateurs qui ne connaîtraient pas les romans (il y en a ?) quelques scènes doivent paraître obscures, tout va vite et certains évènements sont trop survolés, c'est la rançon des adaptations littéraires. Et Lisbeth ? Dans la version suédoise, Noomi Rapace était très bien. Là, j'ai trouvé Rooney Mara plus lisse physiquement, mais tout aussi inquiétante. Les scènes de violence sont davantage montrées, sans toutefois aller jusqu'à l'insoutenable. Il me semble que l'enquête autour de la famille Vanger est un peu simplifiée, le film est resserré autour de la relation Mikaël-Lisbeth.
Plutôt une bonne surprise donc, et contrairement au film suédois, je suis curieuse de voir le deuxième opus (je ne sais pas s'il est prévu) plus centré sur Lisbeth.
Millenium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes. 2 h 40
Réalisateur : David Fincher - 2012, avec Daniel Craig, Rooney Mara, Christopher Plummer.
Meurtriers sans visage
"Dans une ferme isolée de Suède, un couple de paysans retraités est sauvagement assassiné. Avant de mourir, la vieille femme murmure un mot : "étranger". Il n'en faut pas plus pour provoquer une vague de violence contre les demandeurs d'asile de la région. Le commissaire Wallander va devoir agir vite, sans tomber dans le piège de la xénophobie ambiante qui brouille les pistes" (4e de couverture).
C'est une deuxième lecture pour moi. Découvert il y a cinq ans, il ne m'avait pas laissé de souvenir particulier, ni donné envie de poursuivre la série. Et voilà que grâce aux blogs, je me retrouve très séduite par les romans de Henning Mankell, du coup je me suis demandée si je n'avais pas raté quelque chose avec Wallander.
Deuxième chance donc, avec cette fois-ci l'idée de lire la série. Je pensais avoir tout oublié, je me suis rendue compte rapidement qu'au contraire l'essentiel m'était resté en mémoire. Une partie de l'intrigue m'a rappelé "le retour du professeur de danse" terminé récemment. Là encore, un meurtre épouvantable est commis dans une ferme isolée, mettant à jour des réseaux souterrains d'inspiration fasciste et xénophobe.
Pourtant, le couple qui a été tué n'était pas celui qu'il paraissait être et l'argent pourrait bien être le moteur du meurtre. Kurt Wallander dirige d'abord l'enquête dans ce sens-là, et c'est seulement dans les derniers chapitres du roman qu'il prend un virage à 180°. L'intrigue est bien menée, les personnages secondaires étoffés et intéressants.
Venons-en au personnage principal, Kurt Wallander. Quitté par sa femme depuis trois mois, il est plutôt désenchanté, perdu, choqué. Il aimerait bien que Mona revienne, et se rend compte que ce ne sera guère possible. Sa fille Linda, qui a des difficultés (tiens, comme celle d'Erlandur !) ne lui donne quasiment pas de nouvelles et son vieux père perd la tête. De quoi se sentir sur une pente très savonneuse. Il boit un peu trop, se laisse aller à grossir, mais tiens bon sur son enquête, prenant quelques coups bien sentis au passage.
Je n'ai pas retrouvé la même épaisseur que dans les romans de l'auteur, mais cette fois-ci je vais m'accrocher et continuer, j'aime assez voir l'évolution d'un personnage sur la durée. L'atmosphère de celui-ci m'a rappelé la série des Maj Sjowall, avec Martin Beck, ces policiers voyant la société basculer vers toujours plus de brutalité.
"Il repensa à cette violence sans bornes. L'ère nouvelle qui s'annonçait exigeait une nouvelle sorte de policiers".
Henning Mankell - Meurtriers sans visage - 386 pages
Points - 2003
Petites nouvelles brèves (2)
Masse Critique revient, avec un certain humour ! N'oubliez pas sur vos agendas, la date du 23 Janvier, à partir de 8 h 30. Je vous rappelle que les non-blogueurs peuvent aussi participer sous certaines conditions. Plus de détails chez Babelio.
Je ne suis pas très fan de la Grande Librairie, sauf lorsqu'elle est remplacée par les carnets de route. Le 26 Janvier prochain, François Busnel prend la direction de l'ouest et rend visite à Joyce Carol Oates, Laura Kasischke, Elmore Léonard, Michael Collins, Richard Powers ... Prometteur non ?
Belle journée à toutes et à tous.
Petites nouvelles brèves
Le bonheur du jour
Niki est une aquarelliste de talent et de goût. Elle a créé un marque-page rien que pour moi, en s'inspirant de mon blog, et je suis ravie du résultat. Les livres m'attendent dans le jardin, à côté d'un arbre et devant une tasse de thé, sous l'oeil placide d'un chat. C'est le genre d'attention qui embellit une journée, ne trouvez-vous pas ? Merci de tout coeur Niki.
Les (petits) craquages du jour
Deux irrésistibles tentatrices ont laissé des traces ces jours-ci, Tania et Cuné. Ma PAL a légèrement augmenté.
C'est amusant que le livre de Paul Fournel sorte au moment où Laure (les jardins d'Hélène) a justement fait un billet très complet sur les différents modèles de liseuses. Je suis passée cet après-midi dans un magasin bien connu voir à quoi ressemble exactement la chose .. rupture de stock depuis Noël. Aucune importance pour moi, je ne suis pas preneuse, seulement curieuse.
Bonne fin de journée.







