AAPrénom bien mal choisi pour une femme aussi vénéneuse que les serpents à sonnettes régulièrement évoqués dans le roman. Pemberton, exploitant forestier, revient de Boston avec Serena, récemment épousée, et le ton est donné dès sa descente du train où attend une jeune femme, Rachel, qui a eu un enfant de lui, accompagnée de son père. Seréna fait froid dans le dos dès les premières pages, on comprend que l'on a affaire à quelqu'un avide d'argent, de pouvoir et de réussite, à n'importe quel prix.

Nous sommes dans les années trente, juste après la grande crise. De pauvres hères de plus en plus nombreux sillonnent le pays à la recherche de n'importe quel travail et les Pemberton n'ont aucun mal à recruter des bûcherons, malgré les accidents fréquents, souvent mortels et les conditions de travail, proches de l'esclavage.

Leur objectif est de déboiser toute la région située dans les Smoky Mountains de Caroline du Nord dans un premier temps, et bien au delà après, laissant derrière eux un paysage dévasté et une nature morte. Il est déjà question de combat écologique avec quelques hommes luttant pour obtenir la création d'un parc national pour arrêter ce massacre.

Serena va mettre toute son intelligence et son énergie à faire rendre un maximum au chantier et vite, prête à éliminer tout ce qui va se trouver sur sa route, et ce n'est pas seulement une vue de l'esprit. C'est un roman noir, très noir et très prenant. Je vous mets au défi de pouvoir l'abandonner dans les cent dernières pages tellement la tension est forte.

Serena et Pemberton forment un couple quasiment démoniaque et on voit avec angoisse progresser plusieurs histoires de vengeance dans ce coin de l'Amérique où la loi  se détourne facilement à coups de dollars. Jusqu'où Serena ira-t'elle, droite comme un i sur son cheval, avec un aigle perché sur son bras droit ? 

Comme dans "un pied au paradis" qui m'avait déjà beaucoup plu, l'intrigue est admirablement bien construite, les descriptions du camp forestier et du travail du bois limpides et jamais ennuyeuses. Il y a un équilibre parfait entre l'évocation de la nature et les évènements qui s'y déroulent. Voilà une histoire qui a du souffle et de la puissance, après un début qui prend le temps d'installer le cadre.

Les personnages secondaires ne sont pas négligés, leur présence est forte également, Rachel qui a donné un fils à Pemberton apporte une note de douceur et d'humanité qui est la bienvenue, ainsi que les quelques hommes qui s'efforcent de garder une certaine probité face au capitalisme sauvage qui leur est infligé. Un groupe de bûcherons commente régulièrement les évènements avec une lucidité qui n'a d'égale que leur impuissance ..

Le style est impeccable et je pense qu'il y a eu un excellent travail de traduction (par Béatrice Vierne), même si ne peux pas en juger moi-même. Le roman restitue une manière de parler des ouvriers qui doit être celle de la région, ce qui renforce l'impression d'authenticité.

"Le samedi soir, Pemberton suivit la route bitumée, à travers les montagnes qui descendaient vers la vallée de la Pigeon River. Un mois plus tôt, dans les forêts devant lesquelles il passait, les dernières feuilles de cornouillers s'étaient fanées avant de tomber et c'était à présent le vert éclatant de leurs feuilles et de celles des chênes des ours, ainsi que le vert plus soutenu des lauriers des montagnes et des rhododendrons, que l'on voyait dans les sous-bois. Pemberton subodorait qu'un jour prochain on trouverait un défoliant capable d'éliminer toutes ces espèces inutiles d'arbustes et de buissons, ce qui faciliterait l'abattage et le transport des forêts de bois dur".

Pour les amateurs du genre, à lire absolument.

Une interview de l'auteur dans l'émission "mauvais genre" ici

L'avis de Cathulu

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Ron Rash - Serena - 404 pages
Le Masque - 2011