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"Elle revoit sa fille, l'été précédent, le visage penché, mâchant à pleine bouche une rose Nipheros dont des fractions de pétales blancs tombaient sur ses genoux comme des flocons de papier gaufré. Elle la revoit cracher les étamines, revoit sa langue impatiente essuyée du poignet, ses mains tatônnant dans le buisson à la recherche d'une fleur plus fermée, plus dense, dont elle pourrait goûter l'odeur, la matière et la température avant son déploiement. Elle la revoit réfléchir, comparer, associer, revenir en arrière. Ecouter sa propre pensée. La revoit courir dans sa direction, les bras en avant, pour lui dire, lui montrer, dans sa langue impossible, une grâce au-delà des mots".

Je connaissais comme tout le monde le parcours exceptionnel de la petite Helen Keller, sourde, muette et aveugle, mais sans plus et je ne m'étais jamais interrogée sur le contexte familial, notamment la mère, Kate, curieusement absente des récits officiels.

C'est dans cette absence que s'est glissée l'auteure, pour redonner une visibilité à cette femme sans qui, peut-être, Helen n'aurait pas eu la même chance de progresser. Je suis assez méfiante devant les biographies romancées, mais là c'est une parfaite réussite. Nous sommes en Alabama, dans les années 1880 ; les esclaves sont tout justes affranchis, pourtant rien ne bouge vraiment. La guerre de sécession n'est pas loin dans les esprits. Kate épouse trop jeune un ancien officier confédéré, mariage décevant dont elle se console à la naissance d'Helen, adorable petite fille, vive et remuante. 

Une fièvre terrible la frappe soudainement avant ses deux ans. Elle survivra, mais est devenue sourde et muette, enfermée dans un monde inaccessible aux autres. La quête de Kate commencera, à la recherche de médecins capables de tirer la petite Helen de là. Il faudra beaucoup plus tard l'arrivée d'Anne Sullivan, éducatrice innovante, pour révéler toutes les capacités de la fillette.

Je me suis rarement sentie autant au coeur d'une histoire, grâce à l'écriture sensuelle, brillante, sensible de l'auteure qui fait sentir au plus près les corps à corps mère-fille, les ruades d'Helen, ses comportements débordants, envahissants pour tout l'entourage. Kate n'abandonne jamais le combat pour sa fille. Elle finira même par accepter la contrainte de la présence d'Anne Sullivan entre elles, rompant le lien très fusionnel qu'elles avaient.

C'est une superbe roman et un beau portrait de femme et de mère. J'espère qu'il trouvera la place qu'il mérite dans cette rentrée littéraire encore pléthorique.

Lecture commune avec Antigone Cathulu Geneviève

Angélique Villeneuve - La belle lumière - 240 pages
Editions le Passage - Août 2020