Ma vie dans les monts

"Ici, m'implantant en ces nouvelles terres, bien que je m'y réfère en pensée, je n'imiterai pas le Henry David Thoreau de Walden, ni non plus Thomas Rain Crowe, son disciple, presque un contemporain. Loin de moi ce rêve juvénile d'arriver à se suffire à soi-même, vivant des produits d'un jardin bio ; je connais ma dette envers l'humanité. Je resterai connecté aux réseaux par une antenne braquée sur un lointain satellite ; j'irai faire mes courses au supermarché avec mon vieux Renault Kangoo ; acheter mon pain ou poster mon courrier à motocyclette, sac au dos. Je n'en ai pas moins, pour choisir de me retirer au pied des montagnes, une intention profonde, et c'est de celle-ci, sans doute, que je compte parler en ces pages".

L'auteur, à la faveur d'un héritage, s'installe dans une maison isolée, un ancien moulin, sur le ruisseau d'Orgues, en Xaintrie noire, une région adossée au Massif Central. Avec sa femme chinoise, Lili, ils recherchaient un lieu ou vivre en pleine nature, dans le silence, mais non pas à l'écart du monde, ils en font pleinement partie.

Voilà un récit d'une telle richesse qu'il est impossible d'en faire le tour dans un billet, d'autant que je l'avoue, une partie des propos de l'auteur m'a échappé par manque de connaissances sur le zen et la philosophie chinoise. Mais ce n'est pas un obstacle à la lecture, j'ai simplement pris un carnet, un crayon et noté les ouvrages cités et il y en a.

La vie s'organise autour des tâches indispensables à effectuer jour après jour sur la propriété. Elaguer, couper, transporter, parfois à l'aide de plus jeunes parce l'on se fait soi-même un peu vieux. L'auteur parsème son récit de références au passé où l'on comprend qu'il a exercé des métiers assez dangereux à travers la planète. Il a été aussi créateur de jardins après un long apprentissage. Il a été propriétaire de différentes maisons qu'il a dû quitter avant de se fixer ici.

"Je repars avec ma  brouette vide, dans laquelle je rapporte à l'atelier les outils, sachant aussi comme tout travail accompli est précaire. Ce que construit un homme, un autre le démolit. Le nouveau propriétaire n'a souvent rien de plus pressé que de couper les arbres plantés par le précédent. Au seuil d'une belle maison bourgeoise du Lot, que j'ai revendue autrefois pour cause de divorce, j'ai vu couper un if au moins bicentenaire qui faisait toute la magie des lieux. On doit en grande partie l'absence de beauté de nos paysages aux cupides, aux imbéciles et aux iconoclastes".

C'est avec plaisir que j'ai retrouvé Jacques Brosse entre ces pages ; il a été le maître de l'auteur. Je n'ai pas oublié ses livres et ses émissions de radio sur les arbres. Je me sentais donc parfois en terrain connu. Les réflexions de l'auteur sur le monde contemporain sont très justes, même s'il a la dent dure, tout comme il s'est fait au fil du temps sa propre conception d'une pratique du zen "Si je ne fais pas mon monde, c'est le monde qui me fera".

Les jours s'écoulent entre travail, lecture, écriture, marche et méditation. Le temps est rythmé par les absences de Lily, qui retourne en Chine six mois par an. La maison est située au fond d'une gorge, on n'y entend plus les oiseaux. Lorsque le temps se fait trop sombre, l'auteur monte sur le plateau retrouver le soleil et les hommes.

"Travaillant au jardin, je prends possession des lieux, lentement je me familiarise. Les quelques modifications que j'apporte, peu à peu font tenir à l'environnement un nouveau langage. Je vois bien que je m'y sens mieux, à mesure que se dessine l'image d'une résidence tournée vers l'esprit de la voie, où le vent fait doucement remuer le feuillage des bambous, vibrer les palmes des trachycarpus. Tout ce qui est incongru, qui surajoute des significations inutiles, tout ce qui brouille, je le supprime si je peux. Là où c'est pertinent, je place quelques signes, comme s'ils avaient depuis toujours été là, si possible".

C'est un récit dont on ne fait pas le tour en une seule lecture. Il faudra y revenir en détail, reprendre des réflexions, approfondir et rebondir sur d'autres auteurs. D'ores et déjà "Traité de la cabane solitaire" et "Carnet chinois" m'attendent.

L'avis de Annie Bonheur du Jour Dominique

Antoine Marcel - Ma vie dans les monts - 232 pages
Arléa - 2018