Un crime sans importance

"Je vais écrire sur Denise. Ecrire pour que la justice se mette à son tour à écrire. Des mots comme "crime", par exemple, au lieu "d'agression" et "meurtre" au lieu de "décès". Même si elle ne met pas la main sur le coupable, elle est seule à pouvoir laver nos vies du sang versé. Si la police a échoué, c'est à elle, la justice, de reprendre le flambeau. A elle d'agir, maintenant, à elle de dire, à elle d'écrire, à elle de remettre de l'ordre dans ce chaos. Il est simple, cet ordre, les humains le connaissent depuis la nuit des temps. Les vivants chez les vivants, les morts chez les morts".

Il est des récits qui sont plus forts et plus poignants qu'un roman et celui-ci en fait partie. J'ai peu lu Irène Frain, je me souviens seulement d'un livre où elle évoquait déjà les non-dits de sa famille où elle a connu une enfance et une jeunesse compliquée.

Elle y évoquait brièvement sa soeur aînée Denise, qu'elle appelait sa fée-marraine tellement elle avait d'admiration pour elle, brillante, étudiante prometteuse et surtout protectrice pour elle. Le départ de cette soeur pour suivre des études dans une autre ville a été un déchirement pour Irène Frain.

C'est de Denise qu'il est question ici, c'est elle qui a été assassinée un samedi après-midi, dans son pavillon de banlieue, plutôt tranquille, à l'âge de 79 ans. Elle restera plusieurs semaines dans le coma avant de mourir de ses blessures. Irène n'avait plus de relations avec elle depuis quelques années. La famille a mis sept semaines avant de la prévenir du décès de sa soeur.

Dans les mois qui suivent, l'auteure doit faire face au silence de sa famille, mais aussi à celui de la police et de la justice. La colère monte, elle a besoin de comprendre ce qui a pu se passer et elle commence à prendre des notes au quotidien et à relater ses démarches. Quatorze mois après le drame, le policier chargé de l'enquête n'a toujours pas rendu son rapport qui permettrait de nommer un juge d'instruction. Irène Frain va prendre un avocat pour essayer de s'y retrouver dans le labyrinthe administratif et judiciaire.

Parallèlement, l'auteure remonte son histoire familiale expliquant pourquoi elle avait rompu les liens avec cette soeur tant aimée. Irène Frain tenait elle-même une place particulière dans la famille, on l'a souvent tenue à l'écart et cette attitude perdure, même avec les nouvelles générations. Les problématiques familiales ont la peau dure et se transmettent bien.

Nous savons tous que la police et la justice manquent de moyens dans notre pays, mais là, il y a tout de même autre chose dans la pesanteur et le silence que l'on oppose à Irène Frain. Le jour où elle se décide à aller enquêter sur place, là où vivait Denise, elle en apprend plus que depuis des mois de démarches officielles, notamment que d'autres meurtres de vieilles dames ont eu lieu dans le même secteur, sans qu'il y ait eu de rapprochement de fait.

La colère de l'auteure on ne peut que la ressentir aussi devant des fonctionnements plus que problématiques. Et comme elle le souligne, la mort de vieilles dames, au fond, ce n'est pas si grave que cela. Ce sont des crimes "sans importance".  Elle dresse en creux un portrait juste de ces gros bourgs tranquilles où tout le monde se connaissait et qui sont devenus des zones d'urbanisation et des cités dortoirs où les commerces ont fermé les uns après les autres et où les vieux ne trouvent plus leur place. Tout au long du récit, l'auteure se pose la question "si je n'étais pas connue comme écrivain, que deviendrait cette affaire ? Qui se soucierait de la mort de Denise ?"

Il est à noter qu'après des mois de demandes restées vaines, le rapport du policier est arrivé sur le bureau d'un juge d'instruction la veille de la parution du livre d'Irène Frain.

C'est un récit fluide, écrit avec simplicité et sincérité, qui m'a touchée et interpellée.

L'avis d'Antigone

Irène Frain - Un crime sans importance -256 pages
Editions du Seuil - 2020