51Z4e3rGhZL__SX307_BO1,204,203,200_"Sylvie, s'il lui avait parlé sincèrement de sa situation, aurait pu sortir mille euros comme il payerait un café crème. Mille euros, dans son monde à elle, c'est une paire de chaussures. Un sac à main coûte plus que ça. Elle dit souvent "moi je m'en fous de l'argent", comme si c'était une qualité exceptionnelle. Mais elle n'en a jamais manqué - elle a gardé son appartement du divorce, touché une pension alimentaire équivalente à deux SMIC, tout en continuant de dépenser l'argent des propriétés gérées par ses parents. Qui ne se foutrait pas de l'argent, dans de telles conditions ? Vernon aussi serait un poète convaincu, s'il n'avait jamais eu à s'occuper de payer un loyer".

J'ai attendu que les trois tomes soient parus pour me lancer dans la lecture de cette série, beaucoup vue sur les blogs. Je tourne autour de l'auteure depuis un bon moment, intriguée par son franc-parler et son intelligence dans un milieu littéraire plutôt policé, me doutant que nous sommes loin de la bibliothèque rose.

Et quelle claque ! Une galerie de personnages tous plus déglingués les uns que les autres, gravitant autour de Vernon Subutex, ancien disquaire ayant tout perdu, y compris son logement. Les préoccupations de tout ce petit monde tourne autour de trois mots : drogue, sexe et fric.

Je ne chercherai pas à résumer l'histoire, d'autres l'ont fait avant moi et c'est presque impossible. Nous suivons l'errance de Vernon, ancien disquaire désormais à la rue, cherchant un hébergement à droite, à gauche, parmi ses anciennes connaissances, ce qui donne lieu à une multitude de rencontres avec des femmes et des hommes qui l'ont connu à une époque ou à une autre de sa vie professionnelle, surtout dans l'univers du rock. Il est en possession d'un enregistrement d'une ancienne star que d'autres aimeraient récupérer pour le monnayer.

On peut dire que l'auteure n'épargne personne, j'ai parfois été débordée par la vulgarité, le cynisme et l'absence de dignité des hommes et des femmes qui ont gravité autour de Vernon ; ce n'est pas l'aspect qui m'a le plus intéressée, même si je sais que ce monde existe (loin du mien). Ce qui m'a bluffée, c'est l'aspect sociétal, exposé avec une grande justesse. Où nous en sommes, le peu de liberté dont nous disposons en réalité, la dégradation qui sévit à peu près dans tous les secteurs, voulue, organisée, récupérée, l'individualisme forcené qui sévit partout etc ..

Personne n'est aimable dans ce livre, pourtant Vernon finit par attirer une certaine compassion, ne croyant pas lui-même à sa dégringolade, paumé, dépassé, vidé de tout ce qui faisait sa substance. La fin de ce premier tome le laisse dans une situation inquiétante, ayant rompu tous les fils qui le retenaient encore au monde des gens "normaux".

Je sors de cette lecture étourdie, un peu groggy, sans savoir où l'auteure nous mène, mais prête à continuer, après avoir soufflé un peu.

Une lecture concluante pour moi, à ne pas entamer lorsque l'on se sent mal soi-même ...

"Tiens, encore un exemple : comment aurait-il obtenu une place en cité universitaire, gamin, s'il n'avait pas été violent ? C'est en faisant peur à tout le monde qu'il a obtenu, à l'époque, tout ce à quoi il avait droit. Sans quoi on l'aurait piétiné, comme on en piétinait tant d'autres, et il aurait abandonné. Dans le groupe de parole, la petite tafiole qui menait le jeu ne supportait pas de l'entendre dire que s'il avait des thunes il ne serait pas violent. Et patati que ça n'a rien à voir avec le milieu social parce que patata ça n'a rien à voir avec la position qu'on occupe dans l'échiquier économique. Et ma main dans ta gueule de sale taré de menteur, elle n'est peut-être pas chargée du plein-temps que c'est d'être un putain de travailleur pauvre ?".

Lecture commune avec Antigone

Quelques avis : Alex Béa Comète Delphine-Olympe Gwenaëlle Keisha Papillon

Virginie Despentes - Vernon Subutex 1 - 432 pages
Le Livre de Poche - 2016