Immortelle randonnée"A l'origine, j'avais simplement décidé de faire une grande marche solitaire. J'y voyais un défi sportif, un moyen de perdre quelques kilos, une manière de préparer la saison de montagne, une purge intellectuelle avant d'entreprendre la rédaction d'un nouveau livre, le retour à une nécessaire humilité après une période marquée par les fonctions officielles et les honneurs"

Le chemin de Compostelle n'est même pas un premier choix pour l'auteur, mais le résultat de déductions successives qui aboutiront à la route du Nord, la moins empruntée, celle qui longe la côte espagnole.

Si vous suivez ce blog depuis un certain temps, vous savez que j'aime lire les récits des pélerins en tout genre, sachant que je ne le ferai jamais moi-même, j'y trouve sans doute une part de rêve inaccessible.

Au départ, j'ai craint un récit un peu plat, une énième description des pieds qui puent et du sac qui pèse trop lourd, crainte vite dissipée. Si les intentions premières de l'auteur sont claires, le chemin se chargera de dissiper ses illusions et il n'en finira pas de découvrir de nouvelles facettes du périple et de creuser ses propres réactions face à ce qui se présente. Le marcheur ne plie pas le chemin à sa volonté, c'est le chemin qui le mène où il veut.

L'auteur nous fait bien sentir la progression qui s'opère au fil des jours, d'où l'intérêt de partir pour une longue période, la décantation réelle n'apparaît qu'au delà de deux semaines de dépouillement. Il nous fait partager sa lente maturation dans la solitude d'abord, puis dans les rencontres. Il a choisi d'emmener sa tente, exposé à tous les temps, mais au plus près de la nature.

"Ainsi ai-je dormi dans une crique entre deux falaises, à un endroit où des couches de rochers, arasés par l'érosion marine, plongent comme les dents d'un gigantesque peigne dans la chevelure des vagues. Des lignes parallèles de pierres rose et gris glissent depuis le rivage en direction de l'horizon. Quand la mer est basse, on peut marcher sur cette voie sacrée pavée de rocs, entre lesquels frissonnent des lignes d'eau. J'eus droit en ce lieu à un coucher de soleil somptueux."

J'ai aimé la simplicité et la sincérité du propos. L'auteur s'est refusé à prendre la moindre note pendant son voyage, privilégiant les sensations du moment et rien d'autre. C'est donc un récit reconstitué à partir de ses impressions les plus marquantes. Il n'occulte aucun des aspects de son voyage, du plus trivial au plus précieux, jusqu'au surgissement d'une certaine spiritualité où du nom que l'on veut bien lui donner.

"Plus la vie quotidienne du marcheur est prosaïque, occupée d'affaires d'ampoules douloureuses ou de sac trop lourd, plus ces instants de spiritualité prennent de force. Le Chemin est d'abord l'oubli de l'âme, la soumission au corps, à ses misères, à la satisfaction des mille besoins qui sont les siens. Et puis, rompant cette routine laborieuse qui nous a transformés en animal marchant, surviennent ces instants de pure extase pendant lesquels, l'espace d'un simple chant, d'une rencontre, d'une prière, le corps se fend, tombe en morceaux et libère une âme que l'on croyait perdue".

Une lecture très agréable qui va m'inciter à poursuivre avec l'auteur.

PS. Aux dernières nouvelles, J.C. Ruffin a attrapé le virus et pense repartir à Compostelle en prenant un autre chemin.

L'avis de Cuné

Prix Nomads 2013

Challenge Laure

Jean-Christophe Ruffin - Immortelle randonnée - 259 pages
Editions Guérin - 2013