A2"Vous croyez connaître toutes les péripéties de mon chemin. Vous en avez analysé tous les aléas psychologiques, tous les risques physiques. Vos guides sont raffinés, vos cartes détaillées. Vos pères ont écrit des milliers d'ouvrages à mon sujet. Sur mes traces, ils ont pétrifié, chaque fois qu'ils l'ont pu - chaque fois, à vrai dire, que je leur en ai accordé la faveur -, les rigueurs et bienfaits spirituels dispensés par ma route. Vous trouverez des balises, d'innombrables repères, des marques rouges et blanches, bleues, vertes, des cailloux, des croix et des calvaires, des quantités de coquilles, beaucoup de tombes aussi. Mais vous verrez que de grands blancs subsistent. Ils sont comme les trous noirs de notre galaxie. Ce sont ces blancs, mes petits cocos, ces blancs-là en lesquels se composent la véritable question".

Troisième lecture de l'année sur le Chemin de Compostelle, et de loin la meilleure. L'auteure part de Vezelay, en compagnie de trois amis Nord-Américains. Ce périple a lieu en 1977, donc bien avant la "marchandisation" du chemin. Autre époque, plus authentique, mais plus rude aussi. Les nuits se passent souvent à la belle étoile, dans des conditions plus que précaires. Les hébergements ne sont jamais prévus et sont le fruit du hasard et des aléas de la journée.

Deux constantes dans ces récits. D'abord le corps qui renâcle, les douleurs qui s'installent et s'amplifient, particulièrement celles des pieds. Et puis la difficulté de supporter les autres. La mésentente s'installe rapidement entre les quatre voyageurs, allant parfois jusqu'à la violence physique. L'auteure aura plus d'une fois la tentation de fuir et de continuer seule, mais rien à faire, ils ne se lâcheront pas. Nous ne saurons jamais vraiment ce qui se joue entre eux, simplement que la tension subsistera tout au long du voyage.

"Il fut un temps où l'on ne se racontait pas d'histoires, les récits étaient vrais. L'auteur du Codex Calistinus dit que la traversée des Landes le désole et l'affame. Il ne cache pas que les Navarrais sont atroces, la plupart des péagers des voleurs et des assassins, les eaux de certains fleuves mortelles. Les Bonnecaze, les Mannier non plus n'ignorent pas les horreurs de la route, sachant que les difficultés souvent triviales qu'ils rencontrent sont des symboles et qu'en se mentant sur elles ils amputeraient cette quête de son sens. Cette vérité ne franchira pas le seuil du XIXe siècle. Ensuite la mystification commence et l'on voit passer sur la Voie Lactée des "coeurs en joie" s'adonnant "aux rêveries heureuses" tout en goûtant "aux bienfaits des rudes climats". La prose sur Compostelle devient dégoulinante : une véritable confiture de dévotions."

Le grand intérêt de ce récit est qu'il s'appuie sur des connaissances vastes et profondes sur l'histoire du pélerinage, l'histoire tout court, l'architecture, l'église et la spirualité du moyen-âge. Les passages sont nombreux qui resituent l'aventure actuelle dans ses racines premières, sans jamais dissimuler l'âpreté du quotidien, les paysages tour à tour magnifiques ou menaçants, le temps qui dicte sa loi et la fragilité humaine.

"Marche, où sont tes dilettantes ? tes amoureux ? Ne sont-ce pas ces marcheurs en esprit ? Ou alors, à l'extrême opposé ces vagabonds crevés qui s'échinent à atteindre des Finistères espagnols ? La marche est une sirène aux séductions trompeuses. Et l'homme cède en oubliant que le pélerinage - une marche forcée en quelque sorte - fut longtemps la punition des criminels de sexe et de sang. Nul ne fera jamais que la punition tourne au plaisir sans en payer le prix fort".

Le passage en Espagne tourne au cauchemar, les chemins sont incertains, l'épuisement est là, les éléments se déchaînent, pluie et chaleur torride se succèdent, les conflits s'exacerbent encore, mais ils iront jusqu'au bout vaille que vaille, ensemble.

"Au delà, il ne sera plus possible de redevenir ce que l'on était. Vient un moment où se séparent les divers alliages dont est faite notre vie. Le plus pur de nous-même coule au fond et cela s'accompagne d'un grand naufrage de surface. Il arrive que la vie se décante soudainement, comme si le soleil avait tourné d'un quart, n'éclairant plus les mêmes réalités ni les mêmes importances".

Un récit sans concession, qui garde son mystère,  écrit dans une langue magnifique. Je sais déjà que je le relirai un jour.

Si vous souhaitez en savoir un peu plus sur Edith de la Héronnière, je mets en lien ici une émission de France-Culture de 1999, avec une biographie sommaire. Hélas l'émission n'est plus écoutable.

Edith de la Héronnière - La ballade des pélerins - 286 pages
Mercure de France - 1993