Les fiancées d'Odessa"Les gens me disaient  souvent que je ne voyais pas les choses comme tout le monde. C'était peut-être grâce à Boba qui m'avait encouragée à étudier et m'avait protégée tant qu'elle pouvait de la laideur soviétique. Peut-être aussi grâce à Jane, une étrangère venue d'un autre monde (l'Amérique !), qui m'avait convaincue que la différence n'était pas un mal. Et puis, après tout, je n'étais peut-être pas si différente des autres".

Daria est une jeune Ukrainienne qui vit seule avec sa grand'mère, Boba, à Odessa "la plus belle ville du monde". Elles essaient de survivre du mieux qu'elles peuvent dans l'Ukraine post-soviétique où un diplôme d'ingénieur ne permet pas de trouver un bon travail, encore moins lorsque l'on est une femme. Daria vient d'accepter un poste d'assistante dans une société israëlienne, où elle va gagner un salaire bien plus élevé que la moyenne de la population et parler anglais toute la journée. Mais le contrat qui lui accorde ce salaire mirobolant contient une clause .. particulière, qu'elle n'a pas l'intention d'honorer.

Voilà un roman à la fois drôle et grave qui a été un vrai coup de coeur. L'auteur a réussi à nous faire rire, tout en traitant un problème sérieux, celui des étrangers qui viennent chercher des femmes dociles dans les anciens pays de l'Est (entre autres). Il faut dire que les Ukrainiennes sont présentées comme des créatures splendides, obéissantes, bonnes cuisinières, prêtes à tout pour un visa vers un ailleurs forcément plus beau.

Les péripéties s'enchaînent dans la vie de Daria, il y a son patron et sa clause scélérate, le trop beau Vlad, très attirant, mais hélas chef de la mafia locale, les conseils de Boba, sa merveilleuse grand'mère, Olga, la meilleure amie qui se révèlera une épouvantable opportuniste ; et tous ces Américains venus chercher la perle rare, jeune, belle et dévouée. Les personnages secondaires sont très vivants et bien campés et j'ai admiré la maestria de Daria, obligée de jongler entre les difficultés quotidiennes, ses principes et son envie d'une vie plus normale.

Assurant un deuxième travail dans une agence matrimoniale, pourtant au fait des pièges que ces rencontres recèlent, elles finira par se laisser convaincre de postuler elle-même au rêve américain. La dernière partie du roman se déroule aux Etats-Unis où la confrontation avec ses rêves sera désastreuse et l'obligera à prendre une décision difficile.

Ce résumé ne rend pas assez compte de la vie intense qu'il y a dans ce roman, du soleil d'Odessa, du pittoresque de certains personnages, jamais tout noirs ou tout blancs ; ils se débrouillent comme ils peuvent dans un monde compliqué qui ne leur fait pas de cadeau. Les hommes en prennent pour leur grade, qu'ils soient Ukrainiens ou Américains. Et la problématique  de ces femmes achetées (comment dire autrement ?) ressort très efficacement.

Une excellente surprise et je m'étonne de ne pas l'avoir vu davantage sur les blogs.

"Valentina Borinovna ouvrit grand les portes et laissa entrer cinquante Américains. Le silence tomba d'un coup. J'inspectai les hommes qui avançaient dans la pénombre. Certains avaient l'air confiants. A juste titre. Ils étaient un produit recherché par ici. Nous les voyions comme des tickets gagnants : entrée, plat, dessert, téléphone portable et carte de crédit. Aller simple à destination du rêve américain : stabilité, opulence et maison moderne".

L'avis de Theoma

L'auteur : Originaire du Montana, Janet Skeslien Charles habite à Paris depuis 1999 et travaille à la Bibliothèque américaine. Elle a vécu deux ans à Odessa où elle a enseigné l'anglais dans le cadre d'un programme de la fondation Soros. Cette expérience lui a inspiré ce premier roman mordant, déjà publié dans une douzaine de langues.

Janet Skeslien Charles - Les fiancées d'Odessa - 415 pages
Editions Liana Levi - 2012