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"On se rapproche des côtes escarpées. Le temps de voir des milliards de cassures et d'entrées dans les falaises : retournement. Le vent se lève. La mer change brusquement d'aspect, brossée au métal. Pleines gites, vagues débordantes, Z. enfile rapidement sa vieille combinaison turquoise, on s'attache, Artémis triomphe. Les fulmars s'envolent comme l'écume. Ça siffle dans les voiles. Séquence frénétique. Nos corps pris par surprise se concentrent pour rendre service en tenant l'équilibre. Je ne laisse pas l'anxiété me gagner, j'aperçois mon effort partagé avec S. Un effort qui se noue en une sorte de plaisir ébloui."

Quatre personnes, deux hommes, deux femmes, embarquent à bord d'un voilier. Destination le cercle polaire, du côté de la mer de Baffin. Leur mission consiste à trouver des idées pour la construction d'une cité alpine et s'inspirer de ce qui a pu se faire dans des paysages de neige et de glace.

La narratrice ne les désignent que par leur initiale, ainsi que le capitaine Z. et son second T. Je croyais avoir affaire à un récit de voyage. En fait, il s'agit bien plus d'un livre introspectif sur les relations humaines dans un espace réduit, sans confort ou personne ne fait réellement l'effort de connaître l'autre.

La forme est celle d'un carnet de bord en quatre parties, rédigé au jour le jour. La narratrice étouffe dans ce milieu clos, elle trouve un exutoire dans la course qu'elle pratique dès qu'ils mettent pied à terre. La seule autre femme C. cherche une complicité avec elle, elle la refuse. On sent la narratrice farouche, repliée sur elle-même, rejetant la sollicitude quand elle se présente. On comprend par petites touches qu'elle a grandi dans un foyer pour orphelins et qu'elle a une peur intense de l'abandon.

Elle est agacée par le capitaine qu'elle trouve hautain et dominateur. Elle cherche parfois à le provoquer, ce qui se termine toujours mal pour elle avec une impression encore plus forte de son insignifiance.

Ce qui est curieux, c'est que tous les participants semblent assez indifférents les uns aux autres et le temps passant les tensions s'accumulent, les fausses alliances et les petits conflits aussi. La narratrice se sent de plus en plus mal "Je suis vulnérable. Si je ne l'écris pas, je garderai cet orgueil qui à présent me dessert. Je suis devenue une force répulsive, à force de prétendre que je suis insensible. Les autres ne m'ont pas dit que j'avais changé, ils n'ont pas besoin de me le dire. Je me suis enlaidie dans ma forteresse".

C'est un roman surprenant, très bien écrit, avec de belles descriptions sur le paysage, la navigation, la maigre végétation rencontrée, les traces d'habitat abandonné. Les réflexions se succèdent sur des sujets variés et toujours au centre les relations difficiles des occupants du voilier dans une promiscuité gênante.

Une découverte intéressante, à la tonalité toutefois assez triste.

"En pétrissant la boule de pain, en l'étirant, en la faisant claquer sur le plan de travail, une force nous revient, une impression de capacité. Notre pain est souvent bon. Que la mer soit calme ou agitée, on en fait tous les trois jours. Si la table penche, on installe les tapis antidérapants, on déverrouille la gazinière qui se balance et garde son aplomb. On met sur la gazinière la levure à tremper, entre deux pinces qui la retiennent de verser. On ajoute ce qu'on trouve, des noix, des olives. Par ces températures, la pâte lève très lentement sous le linge orange que nous dédions au pain."

Anne-Sophie Subilia - Neiges intérieures - 146 pages
Editions Zoé - 2020