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"Des allusions, des bribes. Sorin Manea ne me dirait jamais exactement ce qui lui était arrivé, et là, dans le parc Cismigiu, parmi les gens qui circulaient tranquillement dans les allées, s'asseyaient sur les bancs, s'arrêtaient indécis à un croisement, je pris conscience qu'on ne saura jamais combien ce siècle a produit d'individus qui n'ont pas de mots pour parler de ce qu'ils ont vécu. Qui portent en eux une part muette, inexprimée, que seuls peuvent révéler leurs yeux fiévreux, cernés de noir, et une voix pesante au timbre sourd, comme Sorin Manea".

Dans ce roman, l'auteur explore un pan de l'histoire familiale en s'appuyant sur les récits de sa mère, Ruth, qui perd progressivement la mémoire. L'enfance du narrateur a été bercée par l'évocation d'un pays prospère, la Roumanie des années 20, où la vie était douce, agréable et animée.

Le père de Ruth était parti là-bas refaire une fortune, perdue par son propre père. Il dirige une usine textile, fréquente la meilleure société de Bucarest, assurant à sa famille un statut social digne du passé. Ils devront quitter ce paradis en 1926, les Juifs étant devenus indésirables dans le pays. Ruth ne se remettra jamais de cet exil et passera sa vie à rêver sur ce temps mythique.

Le narrateur remonte sur plusieurs générations, passant de l'Allemagne à l'Autriche, puis la Roumanie, la Suisse. L'histoire avec un grand H va peser lourd sur la destinée de la famille. L'auteur voudrait aider sa mère à retrouver des bribes de mémoire, mais c'est de plus en plus difficile, elle le confond maintenant avec son frère et a oublié l'existence de son mari décédé.

Voulant se confronter aux souvenirs ressassés par Ruth, l'auteur va se décider à faire un voyage à Bucarest, avec le peu d'éléments qu'il a, quelques vieilles photos, une adresse. Elle-même n'a jamais voulu y retourner. Là, il se heurte aux dégâts de l'ère Ceausescu qui ont profondément modifié la ville. Il contacte un ami rencontré dans sa vie professionnelle, un homme qui a connu la prison et l'internement psychiatrique.

C'est un roman qui demande de l'attention, on change d'époque et de personne à l'intérieur d'un paragraphe, ce n'est pas toujours facile à suivre, mais il s'en dégage des impressions prenantes, nostalgiques d'un monde disparu, parsemé de détails, café turc et cigarettes orientales, préparation de plats typiques, les tissus, les odeurs, les bruits, que Ruth n'a cessé de regretter.

A travers le voyage de l'auteur, on mesure les bouleversements profonds de cette partie de l'Europe et on peine à à imaginer ce qu'elle était à l'époque de l'enfance de Ruth.

C'est le premier volume d'une trilogie dont la suite n'est pas traduite.

Une lecture dense, touffue, détaillée, au titre bien choisi.

L'auteur, né en 1943 à Brugg, en Suisse, est biologiste et écrivain. Il est considéré comme l'une des voix majeures de la scène littéraire suisse alémanique. Il a reçu plusieurs distinctions, dont le prix Schiller 2007 et le prix des arts du Canton d'Argovie en 2015.

Christian Haller - La musique engloutie - 272 pages
Traduit de l'allemand par Jean Bertrand
Editions Zoé - 2018