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"Heureusement, me dirai-je plus tard, elle n'aura pas su alors ce qui était arrivé à Helena. Elle aura eu, j'aurai eu, un peu de répit. Une sorte d'état de grâce, un état d'apesanteur pourrait-on dire, ne pas avoir connaissance de ce qui s'était passé permettait de vivre encore d'espoir. Bien sûr, en ce temps-là, je ne saurai rien de tout cela, j'ignorerai que ma grand-mère ne reviendra pas, que mes autres grands-parents n'existent plus, que cette famille dont ma mère me parlait de temps à autre, dont je connaîtrai les prénoms sans savoir à quels visages ils correspondent, que cette famille donc n'est plus qu'une illusion d'optique, un leurre dans un album de photos, un univers détruit que rien ne permettra de reconstruire."

Le choix d'un livre tient parfois à peu de chose, ici le souvenir lointain d'un village découvert il y a quelques décennies, Curemonte, en Corrèze, un village tranquille, dominé par les tours de ses trois châteaux. J'avais appris, à l'époque, que Colette y avait séjourné pendant la guerre, chez sa fille, Colette de Jouvenel.

Le hasard fait que je vais y retourner cette année, je me suis donc intéressée à la parution de ce récit. Je savais seulement au départ que c'était l'histoire d'une famille juive qui s'était réfugiée là pendant la guerre. En fait, le périple d'Olga et les siens nous emmène aussi à Nice, à Paris, un peu partout en Europe de l'Est, aux Etats-Unis, en Israël, là où la nombreuse parentèle de l'auteur a pu trouver refuge.

L'auteur choisit de raconter l'histoire à la fois au passé et au présent. Il s'est livré d'abord à une narration du passé d'après les échos familiaux, qu'il ponctue de passages où il donne son point de vue d'adulte sur ce qu'il a pu recueillir ensuite en faisant des recherches.

1940. L'exode. Olga et les siens fuient Paris, comme tant d'autres, mais pour eux ce n'est pas la première fuite. Ils ont déjà dû quitter leurs pays respectifs, qui la Pologne, qui la Russie ou la Bucovine. Ils pensaient avoir trouvé la tranquillité, les voilà pourtant à nouveau sur les routes. Le hasard leur fait passer une nuit dans un petit village perdu, Curemonte, d'où ils doivent repartir vers Nice. Mais le mari d'Olga (Ola) tombe malade et meurt brutalement.

Les villageois, touchés par le désarroi de la jeune veuve, vont l'aider dans la mesure de leurs moyens. Les réfugiés ont été bien accueillis et quand le moment viendra de reprendre la route, Olga va décider de rester là. Elle a besoin d'être seule, un peu à l'écart.

Je n'en dirai pas beaucoup plus sur l'histoire qui est extrêmement détaillée et foisonnante, impossible à résumer. J'ai cru au départ être noyée sous l'abondance justement de détails et de personnages, j'ai pensé que je ne m'en sortirais pas. J'ai donc décidé de me centrer sur les principaux membres de la famille, Olga, son frère Izio et sa femme Fela, leur mère Helena. L'auteur, né en 1941, est le fils de Fela et d'Izio.

Nous les suivons pendant les années de guerre et au-delà. Si la vie en zone libre est supportable dans les premiers temps, il n'en sera pas de même lorsque les Allemands arriveront. Certains seront obligés de reprendre la route et de se cacher plus loin, d'autres se feront arrêter.

A Curemonte, Olga s'est intégrée à la vie du village, rend service autant qu'elle peut, fait connaissance avec les uns et les autres. Tout le monde sait qui elle est, personne ne la dénoncera jamais, pas plus que sa famille. Elle se démène pour trouver de la nourriture à envoyer à Nice, elle fera quelques incursions dangereuses à Paris, où son défunt mari avait des affaires, confiées dorénavant à un aryen. Il faut bien récupérer de l'argent.

La diversité des trajets des uns et des autres montre qu'il y avait différentes manières de vivre pendant cette occupation, à condition de faire les bonnes rencontres et d'être prêt à toute éventualité. Tous n'ont pas eu cette opportunité. Pendant toute la durée de la guerre, Fela et les autres se feront énormément de souci pour les familles restées à l'Est dont ils n'ont bien sûr aucune nouvelle. L'annonce progressive, après la guerre, de ce qui est véritablement arrivé sera un choc violent. Fela notamment ne s'en remettra jamais.

J'ai été intéressée par l'aspect vie quotidienne des uns et des autres sous l'occupation, on est dans le concret. Je ne savais pas que Colette de Jouvenel s'était autant impliquée dans la résistance. Olga s'entend bien avec elle, ce sont des femmes qui sont dans l'action et ne se laissent pas abattre. Olga qui menait une vie plutôt mondaine et aisée se glisse sans peine dans la peau d'une paysanne du coin.

C'est une lecture qui demande de la persévérance, persévérance récompensée par une belle richesse humaine. L'auteur a laissé un document précieux à ses enfants, ses petits-enfants avant tout et au-delà à tout lecteur intéressé.

"Le train-train quotidien reste le même. Ola passe parfois au château, elle vient y boire du thé, cette boisson devenue rarissime. La complicité qui a rapproché Ola et Colette de Jouvenel pour diverses activités au cours des trois années écoulées est réelle, mais Ola n'aime pas jouer les pique-assiettes, alors elle ne vient que de temps à autre. Elle sait que les finances de cette femme ne sont guère florissantes et que les gens réellement généreux ne sont jamais des gens riches. Si on garde beaucoup, c'est qu'on partage peu. Bel-Gazou et elle font partie des gens qui savent partager."

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Alain Jomy - Olga et les siens - 450 pages
Alma Editeur - 2018