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"Chaque fois que j'entends le mot "migrant", je vois le visage de ce jeune homme. Il ferait un excellent capitaine de cargo. Je lui ai promis de raconter les Hazaras chez nous tant que je pouvais. Je m'exécute et le répète ici comme je vais le répéter à l'équipage philippin de mon cargo. Au coeur de l'Afghanistan subiste une zone fragile de paix, la région de Bamiyan, un merveilleux pays peuplé par des gens aux yeux bridés et aux pommettes hautes. On les appelle les Hazaras".

Nicolas Delesalle est grand reporter. Il m'est arrivé de lire ses articles dans la presse et j'ai apprécié. J'étais donc prête pour ce récit mêlant voyage en cargo et souvenirs de reportages. L'auteur embarque à Anvers pour 9 jours en mer jusqu'à Istanbul. 9 jours hors du temps et du monde, sans internet, sans téléphone, une relative solitude choisie pour écrire.

Le récit alterne entre les descriptions de la vie sur le cargo, les échanges avec l'équipage philippin et le capitaine et les réminiscences marquantes des principaux reportages du journaliste. Les deux m'ont autant intéressée.

Les grands porte-conteneurs d'aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec les cargos d'antan. Les conteneurs sont entassés et déplacés comme des legos, souvent le capitaine ne sait même pas ce qu'ils contiennent. Les marins restent à bord, ils ne descendent plus dans les ports.

Les souvenirs de l'auteur sont semblables à ces conteneurs, il va les rechercher les uns après les autres ou ils remontent d'eux-mêmes. Il est allé sur tous les points chauds du globe, que ce soit pour des pays en guerre, des famines, des catastrophes naturelles. J'ai eu l'impression de nettement mieux comprendre certains conflits que dans bien des articles d'experts.

L'auteur apporte à son récit une bonne touche d'humour et d'auto-dérision, il n'est pas dupe de certaines attitudes bravaches et s'il est témoin de tant de drames, il n'en rend pas la lecture insupportable, loin de là.

"Ma mère dort dans sa chambre au 19e étage. Il n'est pas courant de partir en reportage avec sa mère. Mon journal l'a pourtant officiellement embauchée pour une semaine de traduction. Pour l'instant, elle se comporte bien et ne m'a jamais appelé "trésor" en pleine interview. Au contraire, sa méconnaissance totale de toute forme de protocole tacite qui régit les règles de l'interview, sa méconnaissance totale de toute forme de protocole en général m'est apparue, après moult frayeurs, comme une chance. Ma mère est un ouvre-boîte, un brise-glace."

Une lecture introspective et instructive.

L'avis de Alex Brize Kathel Keisha Leiloona Papillon Saxaoul Séverine

Objectif PAL 3

Nicolas Delesalle - Le goût du large - 280 pages
Livre de poche - 2018