LIVRES-ET-NOUS-17-LA-SALLE-DE-BAL-1

"Elle sentit alors une puissance monter. Le même sentiment qu'elle avait eu à la filature, sauf qu'à présent il prenait racine, lui redressait l'échine. Il faisait noir, elle était seule, mais son sang circulait : elle était vivante. Elle allait l'étudier, cet endroit, cet asile. Se cacher au plus profond d'elle-même. Faire mine d'être sage. Et ensuite elle s'évaderait. Pour de bon cette fois. D'une manière à laquelle ils ne s'attendraient pas. Et elle ne reviendrait jamais".

Je ne pense pas avoir lu un seul avis mitigé sur ce roman et ce n'est pas moi qui apporterai une note discordante. J'ai été captivée par cette histoire, fort bien racontée par trois voix différentes.

Nous sommes dans le Yorkshire, en 1911. Ella, jeune ouvrière, est internée dans l'asile d'aliénés de Sharston. Son seul symptôme est d'avoir brisé une vitre, poussée à bout dans la filature où elle travaille depuis l'enfance dans des conditions inhumaines. Il n'en faut pas plus pour se retrouver dans les indésirables de la société, enfermée peut-être pour toujours.

John Mullingan, un Irlandais, s'est lui retrouvé là après un drame personnel qui lui a fait perdre pied. Aujourd'hui, on dirait qu'il était déprimé, là il s'est retrouvé interné parmi un mélange d'hommes plus ou moins réellement atteints.

La troisième voix est celle de Charles, jeune médecin. D'abord acquis à des méthodes nouvelles, par exemple faire écouter de la musique aux internés, il est aussi attiré par les thèses eugénistes en vogue à l'époque.

La particularité de cet asile est de posséder une magnifique salle de bal, où Charles réunit tous les vendredis soirs les hommes et les femmes pour un moment de détente, accordé selon leur degré d'obéissance de la semaine.

Ella et John vont faire ainsi connaissance et leur attirance mutuelle attisera la curiosité de Charles, pas forcément pour leur bien.

J'ai lu ce roman dans un état de tension douloureuse, m'attendant à un drame à chaque page et scandalisée par les conditions j'allais dire "d'incarcération" des classes populaires. Difficile de discerner si on les enferme pour des troubles psychiatriques ou pour leur pauvreté jugée alors comme la preuve de leur infériorité physique et morale. Que dire des femmes où tout signe d'opposition est interprété comme une rebellion et cruellement traité.

L'histoire est très bien construite et on voit l'évolution de chaque personnage au fil d'un été caniculaire. Les descriptions des compagnons d'infortune d'Ella et John permettent de se rendre compte de l'inhumanité du lieu, à une époque pas si lointaine. La santé mentale de quelques pensionnaires paraît plus solide que celle de certains gardiens et même du médecin.

Charles est le plus inquiétant, acharné à faire coller ses théories à la réalité, voulant prouver sa valeur à son père, mais en même temps horrifié et dépassé par ses tendances homosexuelles.

Un roman très réussi, avec un solide fond social documenté et une histoire sentimentale attachante.

Quelques avis : Cathulu Claudialucia Krol Luocine Papillon Sandrine

Anna Hope -La salle de bal - 400 pages
Traduit de l'anglais par Elodie Leplat
Gallimard - 2017