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"Non, six livres l'heure. L'autre heure est bénévole, je t'ai dit. T'es pas obligé de la faire. Il y en a toujours pour la faire. Ukrainiens, Roumains Bulgares, Albanais, Brésiliens, Mexicains, Kenyans, Zimbabwéens, on s'y perd. Ça baragouine dans toutes les langues ici. Jour et nuit. On se croirait aux Nations Unies. Avant on avait beaucoup de Lituaniens et de Lettons, mais l'Europe a tout fichu en l'air. Du coup, ils ont tous des papiers Une sacrée perte de temps. Ils se sont mis à demander des salaires minimum. Les mieux c'est les Chinois. Pas de papiers, pas d'anglais. Pas la moindre idée de ce qui se passe. Mais faut dire qu'y en a qui en profitent."

Nous sommes en Angleterre dans le milieu des travailleurs immigrés, essentiellement des pays de l'Est, mais pas que .. Deux caravanes à côté de champs de fraises, une pour les hommes, une pour les femmes. Irina vient d'arriver d'Ukraine, des rêves de fortune plein la tête. Sa mère l'a bien mise en garde contre ses illusions, mais elle se croit plus maligne que la moyenne et saura s'en sortir.

Nous suivons le quotidien de cette petite communauté, exploitée au maximum, obligée de cohabiter dans des conditions d'espace et d'hygiène indignes. Il y a la chef d'équipe Yola, une Polonaise, Marta, sa nièce, Tomasz, Vitaly, Irina et Andryi, tous de l'Est. S'y ajoutent deux Chinoises et Emmanuel, originaire du Malawi. Nous passons d'un narrateur à l'autre, dans un mélange approximatif de langues et d'anglais péniblement acquis.

Irina n'est pas très douée pour cueillir les fraises et tenir le rythme. Par contre, elle plaît beaucoup à l'homme qui l'a amenée là. Sans surprise, les femmes sont des proies encore plus fragiles dans ce trafic de main d'oeuvre à bas prix. Irina et les autres veulent encore croire que la chance va tourner et qu'ils trouveront tôt ou tard une solution pour rencontrer enfin des Anglais et connaître la belle vie. Les frictions ne manquent pas entre eux, mais lorsque la situation va dégénérer ils vont se serrer les coudes et entamer un périple rocambolesque.

C'est un roman drôle, à cause du côté burlesque de la narration, de l'énergie des personnages, de leur habitude de prendre les problèmes à bras-le-corps et de ne pas se décourager. Pourtant il m'a laissé un goût assez amer, tellement la réalité décrite derrière cette drôlerie est épouvantable. Le tableau de nos sociétés néo-libérales qui fonctionnent sur le dos des plus faibles est insupportable. La description du travail dans un élevage de poulets fait dresser les cheveux sur la tête, autant pour les animaux que pour ce que l'on oblige les hommes à faire.

Dans ce désastre général, l'amour trouvera quand même sa place entre Irina et Andryi, deux entêtés qui vont jouer à cache-cache avec leurs sentiments jusqu'au bout pour notre plus grand plaisir.

Une lecture en demi-teinte donc, pas à cause du roman lui-même, plein de fantaisie, mais du sujet traité et dont on sait très bien qu'il est loin d'être réglé.

L'avis de Leiloona

Objectif PAL 3

Marina Lewycka - Deux caravanes - 432 pages
Traduit de l'anglais par Sabine Porte
Editions des Deux-Terres - 2010