51TF6ZHD96L__SX310_BO1,204,203,200_"On parle incessamment de la jeunesse. Des gens sérieux se sont penchés sur elle, comme si elle était gravement malade. Des députés, des professeurs, des sociologues, des prêtres, des journalistes, et même des psychanalystes ... Désespoir juvénile, ont estimé les uns ; mal du siècle et démoralisation précoce, ont dit les autres ...
Et je vais m'y aventurer à mon tour, me pencher sur elle au risque de tomber.
La jeunesse ? J'ai un peu oublié ce que c'est. Pendant longtemps, j'ai tâché de rattraper la mienne, tel un chien qui cherche à se mordre la queue. Mais il y a belle lurette que j'ai renoncé à lui courir après. Heureusement, il me reste encore celle des autres et cela m'intéressait de la voir de près".

Dans les années 1953-54, Henri Calet a effectué des enquêtes pour différents magazines, notamment ELLE, qui ont été compilées dans ce recueil. Il s'agissait de comprendre l'état d'esprit de la jeunesse et comment elle vivait.

Il y a dix-huit témoignages, je ne vais pas entrer dans les détails, il n'y en a pas qui m'ont marquée plus que d'autres, mais plutôt m'attacher à une impression d'ensemble. Il faut préciser d'abord que l'auteur s'est cantonné à Paris ou proche banlieue. Je pense qu'à l'époque, il aurait eu d'autres réponses en province, la différence était encore grande entre la capitale et le reste du pays.

Certaines questions posées ne le seraient sans doute plus aujourd'hui, en tout cas pas de la même manière. Par exemple : "Etes-vous croyant ?". Un nombre non négligeable d'interviewés vont encore à la messe le dimanche. Si l'auteur s'autorise à aborder l'amour, il n'est pas question de sexualité, alors qu'elle serait omniprésente de nos jours.

La personnalité d'Henri Calet transparaît, il se met d'ailleurs souvent en scène. En tant qu'homme de cinquante ans, il se sent parfois bien vieux et hors-jeu face à tous ces jeunes. A la question "A partir de quel âge est-on vieux", on lui répond gentiment et probablement à côté pour ne pas le vexer. Il découvre un univers qu'il ne connaissait pas et le restitue avec une très légère ironie et beaucoup d'intérêt.

Il a interrogé plus de filles que de garçons et dans des milieux souvent assez aisés. J'ai repéré seulement une petite bonne dont la vie n'est pas facile. Le "c'était mieux avant" en prend un sérieux coup. Des passages entiers n'ont pas vieilli, d'autres par contre font ouvrir de grands yeux, on se demande si on ne rêve pas.

Côté rêves justement, les jeunes filles n'en ont pas beaucoup et ils sont vite rabotés. On sent l'impossibilité pour elles de faire des études puisqu'elle sont vouées au mariage et à la maternité. Il n'est pas bien vu qu'elles montrent trop d'ambition. Elles veulent presque toutes se marier avec des hommes plus âgés qu'elles (de 10 ou 15 ans).  L'obéissance aux parents ne se remet guère en question, souvent elles vivent encore chez eux. Les problèmes de logement sont récurrents, les journées de travail sont longues et ne permettent pas beaucoup de loisirs. Nous sommes loin des 35 heures.

C'est le début de la guerre froide, la peur d'une nouvelle guerre est là avec le choc lié à l'explosion de la bombe atomique à peine dix ans plus tôt, mais les jeunes interrogés se tiennent plutôt à distance de la politique.

Il y a ceux qui passent leurs nuits dans les caves de Saint-Germain, il est beaucoup question de théâtre, plutôt classique. Ils lisent presque tous, vont au cinéma. Certains veulent fonder une famille mais n'en ont pas les moyens.

"Je lis avec méthode. Je choisis un auteur et j'étudie tous ses ouvrages. Je discute avec lui. J'ai les oeuvres complètes de Frison-Roche. Je prends des notes sur des fiches, j'écris les idées qui me choquent ou qui me plaisent. Je n'ai pas d'écrivain préféré. Certains livres de Jean-Paul Sartre m'ont beaucoup plu, d'autres m'ont horrifiée. Je trouve Dominique Rolin tout-à-fait bizarre, mais elle me plaît assez. Mon grand dada, c'est Baudelaire."

Quelques questions posées :

"Avait-elle un écrivain favori ? Quelle était son opinion sur les interprètes ? Quel est le plus beau jour de la vie d'une jeune fille ? Qu'est-ce que le flirt ? Lisait-elle beaucoup ? Et le sport ? Quels sont ses sujets de distraction ? Redoutait-elle une guerre ? Quels étaient ses journaux ? Quelles sont les rubriques qui l'intéressent ? Aimerait-elle avoir des enfants ?  Comment voyait-elle l'avenir ? Avait-elle l'eau chaude ? "

J'ai souvent entendu parler d'Henri Calet, sans l'avoir lu. C'est fait et je vais sûrement continuer, j'ai aimé sa manière d'aborder les autres et la profondeur sous la légèreté apparente.

 

Objectif PAL 2

 

Henri Calet - Jeunesses - 314 pages
Le Dilettante - 2003