6221"En ce printemps 1943, le plus grand plaisir des Sorrente consiste à se rendre à Groussay, ou Charles de Beistegui, protégé par son statut d'attaché à l'ambassade d'Espagne, reçoit dans un luxe digne de l'avant-guerre. Hormis l'angoisse que procure à Natalie la nécessité de se munir à l'avance de suffisamment de morphine pour ne pas en manquer une fois installée à Montfort-L'Amaury, ces séjours sont un délice. Personne ne sait comment sa table est toujours si bien garnie ni comment son enthousiasme pour les travaux d'embellissement du château qu'il a en tête n'est pas entamé par la guerre. La guerre ? Quelle guerre ? Allongés sur des matelas posés à même la pelouse, les invités se demandent parfois si elle est bien réelle".

Le livre s'ouvre sur l'enterrement du personnage principal, la Duchesse de Sorrente. Aucun suspense de ce côté-là donc, mais qu'a-t'il pu arriver à cette ravissante jeune femme, coqueluche du tout-Paris aristocratique, toujours habillée à la dernière mode, brillant de tous ses feux dans un milieu qui pratique l'entre-soi avec constance.

Me faire lire sur la haute société à particule, qui plus est en pleine période d'occupation, ce n'était pas gagné, mais il y a eu le billet de Galéa la semaine dernière et j'ai ressenti le besoin urgent d'emprunter ce roman à la bibliothèque. A ma grande surprise j'ai été conquise tout de suite par l'histoire.

Je lis ça et là que la Duchesse de Sorrente n'est pas sympathique, que c'est difficile de ressentir la moindre émotion pour elle, je ne l'ai pas perçu de cette manière-là. La peinture de ce microscome complètement coupé des réalités de tout un chacun est tellement brillante et réussie que peu importe le degré d'antipathie des protagonistes.

La guerre ennuie Natalie, sa préoccupation principale est de ne plus pouvoir recevoir comme avant. La famille se réfugie dans sa propriété de Cannes. Très consciente du nom qu'elle porte et de sa position dans le monde, Natalie accueille largement les amis de passage, ceux qui commencent à affluer de Paris, fuyant l'avance allemande. Les conversations restent légères, les usages exigent que l'on ne s'attarde pas sur les sujets qui fâchent.

Natalie s'ennuie auprès de son mari, Jérôme, un homme terne et plutôt lâche, qui accepte sans broncher une grossesse adultérine "ce sont des choses qui arrivent", le principal étant qu'il ait un héritier mâle. Après tout, c'est monnaie courante dans bien des familles. Le petit Joachim sera un Sorrente, point. "chez les Sorrente, un être humain est d'abord un pedigree".

C'est à la mort de la mère de Natalie, Elisabeth de Lusignan, début 1942, que surviendra le choc funeste. A 34 ans, Natalie apprend le secret de ses origines et l'identité de son véritable géniteur. L'univers de la duchesse s'écroule. Elle qui était si fière de son nom et de sa généalogie. Qui plus elle, elle se retrouve avec une moitié juive, dans une société indifférente à leur sort, voire ouvertement antisémite.

Dès lors Natalie plonge dans un chaos qui ne cessera plus. Elle ouvre a minima les yeux sur ce qui se passe autour d'elle au delà des salons dorés, à contre-courant de ses fréquentations habituelles dont la fausseté lui apparaît enfin. De plus, elle est devenue accro à la morphine suite à des douleurs et est obligée d'augmenter les prises dans des proportions dangereuses. Jérôme la voit perdre pied de plus en plus sans savoir comment réagir, sa préoccupation étant comme d'habitude de sauver les apparences et d'enfouir les secrets embarrassants.

Au delà du drame de Natalie, ce qui est fascinant dans ce roman, c'est la peinture de toute une société, mêlant aristocrates, artistes, écrivains, bref, le gratin de l'époque. J'imagine que l'auteure est très bien documentée sur le sujet, c'est extrêmement vivant. Les compromissions, les trahisons, les retournements de veste au fil des années, les bassesses, les intérêts des uns et des autres, personne n'est épargné, le tout avec une ironie discrète, mais percutante.

C'est fort bien écrit, la narration fluide retient l'attention en permanence. J'ai tellement apprécié que j'ai emprunté aussitôt le roman précédent "Immortel enfin", quasiment terminé.

Prix Mémoire Albert Cohen 2015

Challenge Asphodèle

L'avis de Clara Delphine-Olympe Eimelle Le Petit Carré Jaune Luocine

Pauline Dreyfus - Ce sont des choses qui arrivent - 229 pages
Grasset - 2014