Les pieds dans l'eau"Nous habitions tout près de chez mes grands-parents. Plusieurs fois par semaine, pour déjeuner ou pour dîner, je remontais l'allée du jardin, au fond duquel se dressait leur vaste maison couverte de lierre. J'aimais ce confortable intérieur où l'on était servi à table, sous les faisans de Foujita (offert par le peintre à René Coty pour le remercier d'un "envoi de gibier", livré par des motards après une chasse présidentielle). Aîné de cinq frères et soeurs, j'avais parfois l'impression de grandir dans un socialisme rigoureux où le plus âgé avait les mêmes droits que les derniers et ou toute dépense de plaisir s'apparentait au gaspillage ..."

J'avais une bonne raison de m'intéresser à ce livre, puisqu'il se déroule à Etretat, petite station de bord de mer typiquement normande, dans le pays de Caux, où je vais régulièrement. Etretat ce sont les falaises célèbres, Maurice Leblanc, Guy de Maupassant ; c'était aussi une grande bourgeoisie parisienne ou havraise qui venait rituellement tous les ans à la belle saison, s'efforçant de perpétuer les fastes et traditions d'avant-guerre.

L'auteur, arrière-petit-fils de René Coty, Président de la République, a baigné tôt dans ces rituels et nous décrit les us et coutumes de la station avec verve et légèreté. René Coty y possédait une propriété "la Ramée" qui permettait à la famille de se retrouver tous les étés.

Son regard est nostalgique et il a un sens de l'observation bien aiguisé. J'ai souvent souri à la description de la mentalité normande, finement décrite. L'auteur parle autant d'une station imaginaire, parce qu'il ne l'a pas connue, que de celle qu'il a sous les yeux au présent. Il balaie avec aisance et fluidité les aspects culturels, sociaux, historiques du microscome d'Etretat, en y mêlant ses propres états d'âme et son évolution vis-à-vis de la propriété familiale. Ce qu'il raconte de la ligne de conduite de son arrière-grand-père paraît à peine croyable aujourd'hui et l'on ne peut s'empêcher de penser que les moeurs politiques ont beaucoup changé, pas nécessairement en bien.

Il n'est pas dupe de l'attitude de sa famille, qu'il moque gentiment, mélange de catholicisme et de socialisme, très soucieuse de ne pas vivre au-dessus de ses moyens et rappelant constamment aux enfants leur position de privilégiés, même lorsque ce n'est plus vraiment le cas.

Quant à Etretat, ses conditions climatiques, sa plage de galets, sa promenade du Perrey où il est de bon ton de se montrer à certaines heures, son enlaidissement dû aux destructions de la dernière guerre, à la reconstruction médiocre et au virus du modernisme, je ne peux qu'approuver tout ce qu'il a écrit, c'est tout-à-fait cela.

Une lecture à la fois plaisante et instructive, parfaite pour l'été à la plage.

"Le rivage a subi de ce fait une transformation importante : au sommet du monticule de galets, où s'alignaient autrefois les persiennes blanches, on ne voit plus que le mur gris de la digue en béton armé. La plage paraît toute nue. En surplomb, sur le Perrey, la vaste cabine des sauveteurs s'est vue elle-même remplacée par un container en plastique qui confère à la station un charme d'aire commerciale. Matériaux brevetés, gestion rapide. La municipalité aurait pu prendre le dossier en charge et assurer l'installation de ces abris pittoresques ; l'idée ne s'est guère présentée - trop peu conforme à l'air du temps qui se préoccupe davantage de places de stationnement. On peut donc supposer que les cabines disparaîtront définitivement. A moins que la nouvelle classe aisée ne décide de reconstituer l'ancien décor pour son plaisir. Après le temps de la liquidation, les vieux rituels renaîtront comme un folklore, à des tarifs élevés".

L'avis de Hélène Luocine Tania

Galets d'Etretat     Challenge PAL

Benoît Duteurtre - Les pieds dans l'eau - 239 pages
Editions Gallimard - 2008