Léna"Léna est née dans le Grand Nord sibérien, elle aime plus que tout la brume, la neige, l'immobilité et l'attente, qui n'ont ni couleurs ni frontières. Son mari Vassia, pilote dans l'armée de l'air, n'a qu'un rêve, poursuivre la grande épopée soviétique de l'espace dont Gagarine fut le héros et qui reste l'immense fierté du peuple russe. Comment acclimater leur nature profonde, leurs sentiments et leur vision du monde si différents en ces temps incertains de perestroïka où s'effondre leur univers ?" (4e de couverture).

Ce que la quatrième de couverture ne dit pas, c'est la saveur du texte et des personnages de cette histoire. La première partie du roman est faite des lettres que Léna envoie aux deux chers vieux qui l'ont élevée, Varia (Varvara) et Mitia (Dimitri). Varia, bonne communiste et grand coeur a hébergé Dimitri chez elle lorsqu'il a été relégué dans cette lointaine région pour cause de paroles imprudentes. Chargée de garder un oeil sur cet intellectuel épris de littérature et de changement, ils ont contre toute attente fait bon ménage et se sont adaptés l'un à l'autre, Dimitri tombant rapidement sous le charme particulier du Grand Nord.

Ils ont tous deux pris soin de Léna lorsqu'elle est arrivée petite, fragile, silencieuse et effacée après la mort de ses parents. Déjà dans l'attente, sur une chaise, les yeux perdus dans le lointain. La même attente qui est la sienne lorsque Vassia repart à sa base pour une longue période.

Les retours sont fêtés dans l'appartement communautaire où Vassia racontent des histoires aux enfants toute la soirée. La dernière en date est celle de la conquête de l'espace, le rêve de Vassia, qui deviendra réalité, secouant Léna de sa torpeur et l'obligeant à ouvrir enfin les yeux sur le monde.

J'ai adoré la manière d'être et de vivre de Varia et Mitia, tous deux témoins des temps difficiles, l'une s'accrochant à la grande Union Soviétique, l'autre tendu vers le changement. J'ai aimé aussi les descriptions du Grand Nord, les longues balades en traîneau où Dimitri entraînait Léna petite, le seul moment où elle s'animait enfin.

"C'est pourtant vrai que vous l'emmeniez avec vous dans vos expéditions ! Comment j'ai pu laisser faire çà ? J'avais une de ces peurs, j'en dormais pas tout le temps que vous étiez partis. Mais elle était tant réjouie au retour ! Elle bavassait - Varia, si tu savais tout ce qu'on a vu, viens voir petite mère les beaux cailloux qu'on a rapportés .. à ne pas la reconnaître. Vous partiez avec la souche et vous me rameniez une petite commère. Et je reconnais que pas une seule fois elle n'est rentrée malade".

J'ai trouvé un peu longues les soirées consacrées à la conquête spatiale, qui je dois le dire ne me passionne pas du tout, mais c'est l'occasion de décrire la vie dans un appartement communautaire, ses bons et ses mauvais côtés, et on ne s'y attarde pas indéfiniment. Et c'est aussi la fierté de tout un peuple, trop heureux d'avoir au moins une occasion de se réjouir.

Pour mon bonheur, la dernière partie du roman nous ramène chez Dimitri et Varvara, lors de la longue absence de Vassia, envolé là-haut. Léna reprend des forces là-bas, se préparant au choc du retour d'un homme qui ne sera plus le même, dans un pays qui ne sera plus tout-à-fait le même non plus.

"Alors on a trinqué au retour de Lénotchka. Puis à la Russie gigantesque, et aux milliers de kilomètres qui séparent les familles et les idées. Puis à son avenir. Et à nos glorieux cosmonautes. Dimitri a exigé de porter un toast à la démocratie naissante. Varvara a accepté à la condition qu'immédiatement après on boive au communisme qui avait fait de ce pays ce qu'il était. Et permis aux démocrates aujourd'hui de pavoiser, et de faire les malins. Léna a balbutié qu'il ne fallait pas oublier notre Mère la Terre humide, qu'elle méritait bien qu'on lui porte un toast. On en a convenu mais cette dernière rasade l'a achevée."

Un premier roman qui est une belle surprise, avec un sujet original. J'ai préféré de loin cette évocation du Grand Nord, à celle de "Banquises" lu récemment.

C'est un coup de coeur pour Moustafette et Yv

Une interview de l'auteur sur Terra Fémina

Virginie Deloffre - Léna - 268 pages
Albin Michel - Août 2011