004710780"Les physionomies françaises, si elles ne sont pas nettement belles, sont vivement intelligentes ; mais la longue pratique des manières a posé un voile de raffinement sur leur acuité, constituant ainsi un mélange de vivacité et de bonne humeur qu'on ne trouve nulle part ailleurs. En les observant, on sent une fois de plus, comme si souvent lorsqu'on tâche d'apprécier les monuments ou les paysages français, à quel point la France obtient ses effets globaux par élimination. S'il y a en général une absence de beauté frappante dans les visages français, combien plus pesante serait la présence de la bêtise, de la balourdise, de la brutalité de traits inaboutis et maladroitement tracés ! Or, comme simple ouvrage soigneusement exécuté, le visage provincial français, et même celui des paysans, présente souvent un intérêt semblable à celui d'une oeuvre d'art."

Les débuts de l'automobile ont provoqué un engouement chez ceux qui pouvaient s'offrir ce luxe et permit un tourisme dégagé des contraintes des horaires de train, en toute liberté.

Edith Wharton faisait partie de ces nouveaux voyageurs et elle a effectué plusieurs périples en 1906 et 1907, avec son mari, et pour un parcours avec Henry James. Le couple avait bien sûr un chauffeur et était précédé par quantité de domestiques qui se chargaient de toutes les formalités pratiques, bagages, réservations d'hôtels etc ... Le Nord, la Normandie, les pays de Loire, la Provence, le Massif Central, ils parcourent de nombreuses régions et j'ai été étonnée de la vitesse à laquelle ils traversent les lieux. Ils s'attardent rarement, pressés de découvrir autre chose, plus loin.

Edith Wharton est férue d'architecture, d'art, de littérature. Fine observatrice, elle regarde tout avec acuité : les monuments, les paysages, les Français. Elle a des avis arrêtés et éclairés, elle critique vertement les restaurations de Viollet-le-Duc. Ses admirations sont tout aussi enthousiastes. Elle décrit évidemment une France qui n'existe plus. Durant ma lecture, je me suis demandée ce qu'elle penserait des villes actuelles, défigurées par des banlieues identiques d'une laideur affirmée. Les destructions des deux guerres mondiales ont changé également la physionomie de nombre de monuments et de villes.

C'est un régal de lire ses impressions sur des lieux que l'on connaît déjà, même si c'est parfois difficile de faire coller les images d'hier avec celles d'aujourd'hui. En habitante d'un pays neuf, elle apprécie la vieille Europe et sa culture ancienne. Grande voyageuse, elle peut comparer avec d'autres paysages d'Italie, de Suisse etc .. Ses connaissances sont impressionnantes et rend le récit extrêmement vivant.

A noter, une préface éclairante de Julian Barnes.

"Là, dans un air plus clément et par une radieuse matinée, nous avons laissé Aix derrière nous et avons suivi la Durance jusqu'à Avignon. Approchant par l'est la cité papale, on peut en recevoir une impression mémorable en longeant par l'extérieur ses remparts, vers la porte de l'Oulle, qui donne sur la place Crillon, juste en-dessous du rocher du palais. Vue ainsi du dehors, Avignon paraît semblable à un modèle réduit de cité médiévale ; et ce sentiment d'achèvement artificiel se renouvelle quand, posté sur la terrasse devant le palais, on contemple la vallée du Rhône enclose dans son amphithéâtre de montagnes. Dans la légèreté de l'air provencal, qui donne une précision finement crayonnée aux objets les plus lointains, le paysage revêt un caractère extraordinairement topographique, détaillant avec une minutie préraphaélite ses ruines aux angles aigus, son pont à tourelles, ses petites villes emmurées sur des points précis des rochers."

A lire pour le plaisir et pourquoi pas pour un périple touristique sur ses traces.

Un autre extrait ici

Edith Wharton - La France en automobile - 209 pages
Traduit de l'américain par Jean Pavans
Folio - 2017