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Le goût des livres
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30 août 2016

L'angoisse d'Abraham

L'angoisse d'Abraham"Où allions-nous ? Dans un lycée catholique de Grenoble qui avait condescendu - nous l'ignorions encore et mettrions longtemps à le comprendre - à loger à titre de pionnes sous ses combles, deux petites Israélites turques, dans une ville de province entourée de montagnes, vingt ans après l'occupation, trois ans après les accords d'Evian et l'arrivée massive des réfugiés d'Algérie en France. Si les pommes savaient qu'elles tomberaient de l'arbre, elles ne rougiraient pas de plaisir au soleil, nous étions aussi inconscientes que des pommes".

Gros coup de coeur pour ce récit paru en mai dernier. J'avais déjà été passionnée par un précédent livre "Suite byzantine" (avant le blog) où l'auteure racontait en partie son enfance à Istanbul et l'importance de la langue-mère.

Rosie Pinhas-Delpuech est traductrice de l'hébreu et directrice de la collection "Lettres hébraïques" d'Actes Sud. Elle a également enseigné la littérature et la philosophie. Dans ce récit il est surtout question de ses errances entre plusieurs pays, de son rapport aux mots, aux langues et à la littérature.

Si j'en fais un coup de coeur, c'est d'abord parce que c'est remarquablement  écrit, avec sensibilité et subtilité. Ensuite, je suis assez fascinée par ces individus que l'histoire a obligé  à bouger, à s'exiler, à changer de langue et de culture, en s'adaptant  avec plus ou moins de facilité.

Il est difficile de résumer un tel livre, foisonnant, qui traverse années et pays, en évoquant la vie intellectuelle, culturelle, historique, personnelle par mille petite notations toujours captivantes. C'est la présentation d'Actes Sud qui me paraît approcher au plus juste la teneur du récit "Rosie Pinhas-Delpuech propose ici un voyage dans l'espace et dans le temps, d'Orient vers l'Occident. Une histoire d'immigration contrariée, faite de malentendus, de chagrins d'amour fou pour une langue, un pays, le français de France, puis l'hébreu d'Israël et une exploration géographique et intellectuelle autour d'un centre inexistant et impossible à cerner : comment l'hébreu, pourquoi l'hébreu, pourquoi Israël, pourquoi juif. Et surtout comment devient-on étranger, un statut difficile, mais passionnant, qui interroge en profondeur notre actualité mondiale".

Seul un chapitre sur l'histoire d'Abraham m'a paru un peu difficile parce que je ne suis pas familière de la Bible, mais rien d'insurmontable.

Deux extraits pour vous donner une idée du style du récit et je ne peux que vous inciter à le découvrir.

- J'ai compris qu'il s'agissait d'auteurs, "Autor ? Da, ken, Autor", m'a-t'il répondu dans un mélange de langues. Quels auteurs j'aimais ? Et spontanément, là-bas, avant tout autre écrivain, j'ai dit Dostoïevski. Son visage à ce moment-là, l'illumination de tout son être, et sa question comme s'il n'en croyait pas ses oreilles : "Dastayyevski ?!" Oui, oui, j'ai hoché très fort la tête. "English, Deutsch" dans quelle langue ? "French, französich. - Ah französich ?! a-t'il répété dans un soupir admiratif. "Quels Dastayyevski ?" m'a-t'il fait comprendre. "Idyott", j'ai dit, en essayant de donner une tonalité slave à l'Idiot. L'homme était bouleversé, il y avait un peu de salive blanche sur le coin tordu de sa lèvre atteinte d'hémiplégie. Il s'est levé en clopinant, est allé me chercher un verre de thé avec une rondelle de citron, l'a posé devant moi, est reparti puis revenu avec deux parts de gâteau, une au fromage l'autre au pavot, sur une soucoupe en Duralex. Il me les a fait manger presque de force, "Tokhli, tokhli, essen", mange". Je n'aime pas les gâteaux, mais j'ai tout mangé, ils étaient délicieux".

- "Parfois il y avait un retard de règles, on allait au dispensaire du quartier, le médecin du quartier demandait pour la forme si le haver n'était pas un futur mari et envoyait la jeune femme dans une clinique de la ville, où, en quelques heures, l'affaire était réglée en espèces que le même médecin empochait en toute quiétude, évitant aux patientes les drames familiaux, et, à l'Etat, d'avoir à légiférer et à affronter les religieux. C'était une utopie branquignole en marche, avec ses combines et ses contradictions. Tous les Juifs étaient gentils, tous les goys antisémites, tous les Arabes des terroristes. Les askhénases étaient intelligents, les sépharades ignorants, les Polonais sales, les Roumains voleurs, les Marocains violents, histoire de marquer sa différence dans ce chaudron fêlé qui brassait des ingrédients incompatibles entre eux et avec leur environnement, mais fédérés autour d'un même désir de survie, de vie".

Une vidéo de présentation par l'auteure elle-même. Eclairante.

Rosie Pinhas-Delpuech - 264 pages
Actes Sud "Un endroit où aller" - 2016

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Commentaires
M
Comment se fait-il que ce billet m'ait échappé? Je vais je chercher
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M
Merci pour cette découverte ! Je connaissais son activité de traductrice, je vais lire son récit avec beaucoup d'intérêt.
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A
Un titre avec un adjectif qui m'aurait rebuté. Mais je vais voir si ma BM Préférée l'a déjà.
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U
J'adore la façon dont tu en parles je vais voir s'il est dispo sur Kindle:))) bisous !
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D
Tu as mis dans le mille, non seulement pour toi mais pour nous aussi<br /> <br /> De façon évident la langue, la littérature à travers les langues et bien sûr comme toi cette admiration pour ces exilés qui parviennent contre vents et marées à se nourrir d'un nouveau pays, d'une nouvelle langue : quel exploit et quel courage<br /> <br /> je note les deux titres et je croise les doigt car je vais à la biblio cet après-midi, sait on jamais...
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