AAPremier roman qui pourrait s'intituler aussi "la dure vie d'une femme bouthanaise". Tsomo est une petite fille heureuse dans une famille plutôt aisée. Son père est le "gomchen" du village, ce qui veut dire que c'est un homme instruit qui assure les rituels et les cérémonies religieuses. Tsomo est subjuguée en le voyant réciter les prières et faire l'école aux jeunes garçons.

"Père est un copiste méticuleux. Tsomo rêve d'apprendre à lire et à écrire, mais aussi qu'on lui enseigne les pratiques religieuses. - Une fille c'est différent. Tu apprends d'autres choses qui feront de toi une femme accomplie et une bonne épouse. Apprends à cuisiner, à tisser et tout le reste. Une femme n'a nul besoin de savoir lire et écrire - répond Père avec calme, mais fermeté quand elle lui demande de l'instruire".

Tsomo va vite comprendre les limites étroites imposées aux femmes et ravaler ses larmes. Etant la fille aînée, sa mère attend qu'elle la seconde et l'initie à toutes les tâches d'une maison. Le décès de cette mère chérie au cours d'une énième grossesse va complètement bouleverser la vie de Tsomo. Elle perd celle qui lui servait de guide et de modèle et ne sait plus comment réagir aux difficultés qui se présentent.

Il est pratiquement impossible de résumer ce livre foisonnant qui m'a beaucoup appris sur cette région du monde, sa culture, ses traditions, ses changements progressifs. Le pouvoir des hommes est quasi-total sur les femmes qui se contentent de subir. Tsomo se marie, attend un enfant qu'elle perd. Son mari se détourne d'elle et entame une liaison avec sa propre soeur, situation semble-t'il fréquente. Elle ne le supporte pas, se rebelle et malgré son chagrin de quitter ses frères et les lieux de son enfance, elle part à l'aventure, pour une errance qui va la mener jusqu'en Inde.

Elle va connaître des conditions de vie précaires et difficiles, mais la blessure d'amour-propre est trop forte pour qu'elle revienne. Elle va faire des rencontres importantes, se faire des amies, avec toujours au fond d'elle le désir de se consacrer à la religion. Elle va partager à nouveau la vie d'un homme en recherche lui aussi de spiritualité, relation qui se soldera par un nouvel échec.

"Les femmes devraient voir un peu plus loin que le bout de leur nez, justement. Pourquoi s'accusent-elles les unes les autres quand leur mari les trompe ? - Parce qu'elle m'a volé mon mari. Nous savons tous qu'un homme est un homme et qu'il peut faire un faux-pas de temps à autre, mais s'il est marié, une femme doit le savoir et ne pas chercher à le séduire. - Gelong Sherab claqua la langue et hocha tristement la tête, l'air consterné. Tsomo se sentit soudain mal à l'aise. Gênée, parfaitement stupide."

Je me suis demandée à plusieurs reprises si Tsomo était très représentative des femmes bouthanaises, ou particulièrement naïve. Aux abords de la vieillesse, un lama l'ordonnera enfin nonne et elle connaîtra l'apaisement.

J'ai aimé la description minutieuse des conditions de vie de Tsomo, elle est attachante et courageuse, préfigurant une génération de femmes cherchant à se libérer du carcan traditionnel. Je ne connaissais du Bouthan que les magnifiques images de certains documentaires, donnant généralement une vision idyllique du boudhisme. Cette histoire nous plonge dans une réalité beaucoup plus complexe.

J'ai conscience de ne pas rendre assez bien la richesse de cette lecture. Elle demande de l'attention et du temps, j'avais les deux. Ce n'est pas un livre léger, mais il vaut le détour. Et les préoccupations des femmes bouthanaises ne sont pas si étrangères que cela aux nôtres, il y a des sentiments universels.

Un mot sur "le cercle du karma". Résumé (trop) simplement, les évènements funestes qui nous arrivent sont la conséquence d'actions passées où nous avons mal agi, y compris dans nos vies antérieures. Très commode pour inciter les gens à encaisser sans broncher et sans rien changer.

L'auteur, Kunzang Choden, née en 1952, a étudié à l'université de New Dehli ainsi qu'à la Nebraska University aux Etats-Unis. Auteur de quatre ouvrages, elle a travaillé sur la tradition orale et publié de nombreux articles sur la condition de la femme dans son pays tout en participant à des projets internationaux de développement du Bouthan.

Kunzang Choden - Le cercle du karma - Actes Sud - 01/2007