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"Juste avant la nuit, je regarde la mer depuis ma chaise, à la porte. L'océan est bleu foncé. Les gens de la maison au-dessus de la mienne reviennent du café en flânant. Le sentier de gravier clair se détache sur l'herbe environnante d'un vert sombre. C'est un jeune couple et ils se tiennent par la main. Ceux qui sont dans ma tête, à l'hôtel de montagne à l'étranger, ne se donnent jamais la main. Le couple m'adresse un salut en passant le long de la clôture peinte en blanc. J'ai soudain l'impression que je les connais, qu'ils sont sortis de ma tête et se sentent beaucoup mieux de l'avoir quittée, que tout commence à aller mieux pour eux. J'ai envie de leur crier de se retourner et de revenir, mais je me tais et continue à regarder la mer. Je vois un cargo blanc, presque comme un iceberg dans la lumière du soir".

J'ai découvert cet auteur l'an dernier avec "Au bord de la Sandá" et c'est confiante que je me suis lancée dans ce nouveau roman. Le narrateur, un écrivain en manque d'inspiration, s'est réfugié dans la maison d'un ami, dans un village de pêcheurs assez isolé, en Islande.

Rédigé plutôt comme un journal intime, le narrateur nous fait part de ses réflexions solitaires sur tous les sujets possibles. D'abord sa difficulté à reprendre un roman en panne sèche. Il a laissé un couple dans un hôtel à l'étranger et il ne sait plus quoi en faire. A mettre peut-être en lien avec l'évocation régulière d'une femme aux yeux gris qui a visiblement beaucoup compté dans sa vie, mais qu'il n'a pas su garder.

Nous suivons l'auteur sur quatre saisons, dans la maison de son ami. Il se promène jusqu'au village, prend un verre au café, contemple la mer, recherche parfois la compagnie et finit toujours par la fuir. Il peut reste oisif aussi pendant de longues heures, écouter les bruits, regarder un plafond.

Il se dégage un charme profond de ce texte où l'action est quasiment absente. Le narrateur saute du coq à l'âne dans ses réflexions, son humeur varie rapidement, mais il y mêle un humour discret qui fait mouche. Il y ajoute un petit grain de bizarrerie comme savent le faire les Islandais. Il se moque régulièrement du monde littéraire et de ses prétentions, y compris les siennes.

"Dur et cruel", "impitoyable", "inflexible", "agressif". Mon Dieu que ces discussions littéraires me fatiguent. Qui veut être confronté à cela dans la vie, en dehors du papier ? Qui plus est, tous ces auteurs "osés" ne sont rien d'autre que des tigres de papier repus, enfants issus des classes moyennes en rebellion temporaire contre le moule qui les a formés. Je repose la revue que je suis en train de lire et m'en sers pour allumer le poêle. Les articles sur la littérature flambent de manière tout à fait satisfaisante. Du moins sont-ils extrêmement secs."

Il écoute parfois la radio, pas longtemps, les nouvelles du monde le désespère et ne l'aident pas à retrouver l'inspiration." Si c'était la radio qui faisait la loi, l'univers ne serait qu'un brasier de conflits. C'est peut être le cas en réalité. C'est malgré tout difficile à croire, quand on contemple par la fenêtre la mer tranquille et les boutons d'or du jardin qui inclinent leur corolle dans l'ombre".

Je me suis sentie bien dans ce roman, transportée dans un paysage et un univers autres et dans la vie d'un homme entre parenthèses. L'écriture est superbe.

Ce roman est le deuxième d'un tryptique sur la solitude, le premier étant "Au bord de la Sandá". Je ne manquerai pas le troisième.

Merci à Masse Critique Babelio

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L'auteur - Festival des Boréales 2019

Gyrdir ElÍasson - La fenêtre au sud - 168 pages
Traduit de l'Islandais par Catherine Eyjólfsson
La Peuplade - 2020