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"Elle avait rangé le billet de cent francs dans la boîte à biscuits où elle conservait des cartes postales. Cléo s'imaginait le tendre à ses parents et ainsi mettre fin à l'acrimonie de sa mère, elle se plaignait d'être la seule à faire des comptes, fustigeait les achats inutiles de son père, lequel ripostait qu'elle n'allait pas lui dicter ses goûts. L'amour effiloché, c'était se reprocher de ne pas compter de la même façon. Cléo les écoutait depuis sa chambre, à l'abri, elle était ailleurs, tout au bord de l'immense."

Le nouveau roman de Lola Lafon est très médiatisé et je pense que vous n'ignorez pas qu'il s'agit de la manipulation de très jeunes filles à qui l'on fait miroiter un avenir glorieux dans la danse, profitant de leur innocence et de leur naïveté, miroir aux alouettes partagé d'ailleurs avec leurs parents.

Lola Lafon avait commencé à écrire avant la vague Me too, elle portait le sujet en elle depuis longtemps, sans avoir trouvé la forme adéquate.

Le premier chapitre s'ouvre avec Cléo 13 ans, qui tente des cours de danse classique, abandonne rapidement et se tourne vers le modern'jazz. C'est dans ce cours qu'elle sera approchée par Cathy, la merveilleuse Cathy, qui la trouve très douée et lui parle d'une bourse éventuelle, attribuée par une certaine Fondation Galatée. Cathy lui offre des cadeaux de prix, l'emmène dans des restaurants chics, lui donne de l'argent, juste une avance sur la bourse dit-elle.

D'un milieu modeste, Cléo est éblouie par le monde qu'elle entrevoit et auquel elle se sent destinée, loin de la vie étriquée de ses parents. Jusqu'à la rencontre avec les membres du jury, que des hommes d'âge mûr. D'autres jeunes filles sont là, la concurrence est rude, alors on laisse faire certaines choses, même si l'on sent que ça ne va pas. On se révèle une jeune fille pas assez "moderne" pour le jury et pour ne pas perdre l'attention de Cathy, on accepte de "recruter" d'autres jeunes filles prêtes à tout croient-elles pour réaliser un rêve.

C'est là que la culpabilité va prendre racine, inversant la place des victimes et des coupables, culpabilité qui va peser fortement sur la vie de Cleo. Le silence s'installe, l'impossibilité de parler puisque l'on a été complice. Et parler à qui ? qui pourrait entendre sans juger ?

Comme d'habitude avec Lola Lafon, de nombreux thèmes sont abordés, personnels, politiques, sociaux. La multiplicité des personnages permet des points de vue différents sur Lola et sur ce qu'elle vit. Ce qui a dominé pour moi, après le traumatisme initial, c'est la maltraitance impitoyable des milieux de la danse, ici celui des émissions de télé, des paillettes, des cabarets comme le Lido. La douleur est la norme, la sélection aussi et un travail acharné. Votre corps ne vous appartient plus.

Je n'inciterai personne à lire ou pas ce roman, c'est trop personnel, mais c'est un livre nécessaire pour essayer d'approcher les rouages de ces manipulations qui amènent tant de jeunes à tomber dans les filets de vieux libidineux, sous le nez d'une société qui ne veut rien voir. J'ai aimé à la fin l'attitude de la fille de Cléo, qui appartient à une génération à nouveau plus combative me semble-t'il.

C'est un roman qui suscite des réflexions indispensables sur ce qui permet de tels systèmes de prédation. C'est aussi une lecture qui demande de l'attention, surtout au début. Les chapitres sont courts, on change de personnage et d'époque à chaque fois et j'ai eu parfois du mal à m'y retrouver. C'est une impression qui ne dure pas, les liens se faisant plus facilement au fur et à mesure.

"Ce n'est pas ce à quoi on nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous ébrèche".

L'avis de ClaudiaLucia

Lola Lafon - Chavirer - 200 pages
Actes Sud - 2020