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"Changement de décor. Nous abandonnons les pâleurs crayeuses striées d'ocre brun, nous pénétrons maintenant dans une symphonie verte, un Eden de gaudres, roubines et prés ponctués de potagers, vergers et lopins maraîchers. Nous cheminons au nord, là où grâce à la bénédiction des eaux abondent les prairies grasses, encloses de cyprès et de peupleraies brise-vent. Les meneurs de troupeaux vénèrent cette profusion d'herbes, fromental, dactyle, lotier, trèfle rouge et blanc, minettes et vesce. A l'automne, ils engraissent cette herbe fine de luzerne, ils sèment sainfoin, barjelade ou pasquier, provende nutritive, croquante, des brebis et des agneaux à la sortie du long hivernage".

Anne Vallaeys, journaliste et écrivaine belge, s'intéressait depuis longtemps à la transhumance, accumulant les lectures, quand le temps est venu d'expérimenter elle-même ces anciens chemins qui rythmaient la vie de la Camargue aux Alpes de Haute-Provence.

Lu pendant la canicule du mois d'Août, ce récit de marche a été un véritablement enchantement à plus d'un titre à commencer par la beauté de la langue, j'ai dû consulter souvent un dictionnaire devant la richesse des descriptions de plantes, de la faune, du paysage et du langage des bergers.

Puis il y a la marche elle-même. Trois cent vingt kilomètres en vingt jours. Anne a préparé un itinéraire avec l'aide de la Maison de la Transhumance, mais elle ne sait pas ce qu'elle va trouver sur le terrain, les chemins ayant été effacés. Après avoir envisagé de partir seule, Anne a finalement embarqué la jeune Marie, amie de sa fille, précieuse compagnie avec son intuition des itinéraires à reprendre.

"Qui le croirait ? Autrefois, pâtres, brebis et boucs, chèvres, mulets, ânes et chiens de conduite envahissaient le cours Mirabeau ... au pied des remparts, le pavé se mêlait à l'antique routo des Alpes, Aix était un paradis des transhumants. Paradis, pausado, du provençal pausar, reposer, dans la langue d'oc des meneurs de troupeaux. Après le talc de la carraire, les maîtres-bayles paraient leurs brebis pour une nuit aixoise étoilée".

Comme dans tout récit de marche il y a les bons et les mauvais jours, la météo changeante, la chaleur accablante, puis la pluie qui empêche de continuer. Il y a abondance de senteurs, de sensations, des moments de découragement aussi. Sans oublier les précieuses rencontres, il y a des résistants dans ces régions oubliées, qui s'efforcent de vivre en accord avec leurs idées et le mode de vie de leurs ancêtres.

"Bribe par bribe, au fil de nos échanges, une génération nouvelle se dessine. Mendiants d'honneur, en quête d'une vie autre, les bergers, aujourd'hui, perpétuent l'esprit des aînés soixante-huitards. Citadins pour la plupart, ils étaient ouvriers, employés surnuméraires, caissières de Super U, instituteurs, techniciens de l'environnement, diplômés en rupture de ban. Révoltés par trop d'impostures, ces décroissants ont rejoint les hautes terres pour "faire berger", non par lassitude, nécessité ou intérêt, mais passion. Ils n'ont qu'un credo, être soi, poursuivre autrement, vivre avec, parmi les bêtes".

Impossible de suivre ce chemin sans parler du loup qui pose un véritable problème d'adaptation aux bergers et des nombreux problèmes liés à l'époque moderne et aux tracasseries de l'Administration.

J'ai beaucoup appris dans ce court récit, j'ai suivi le périple avec une carte, je me suis sentie transportée en Provence avec les deux marcheuses, un vrai bonheur vous dis-je ..

"Justaucorps jaunes et bleus fluorescents, des cyclistes fluorescents en une théorie de gâpettes informe. Peloton baroque, essaim de libellules graciles. Pas le moindre salut quand ils nous dépassent, je perçois seulement cette apostrophe : "la première ... un peu limite !" Moment suspendu. Limite, rasière dit-on des brebis qui ont trop vécu, celles promises au boucher, changées en abats, pieds-paquets, tripes et merguez à couscous ... "T'as entendu Marie ? tu me trouves limite, toi ?" Sourires. "Remarque, fait-elle, il a dit un peu limite. - Oui. Des nazes, des beaufs en moule-couilles. N'est pas Fignon qui veut." Rigolade".

L'avis de Ptit Lapin

Anne Vallaeys - Hautes Solitudes - 242 pages
La Petite Vermillon - 2019