Le ballet des retardataires

"C'est de nouveau à moi. Je lève les bras, frappe le tambour. Le son est plus net, plus fort, plus régulier, plus rapide. La douleur dans mes mains disparaît. Je m'habitue aux vibrations. Mon corps chauffe et sue. Encouragée par les cris des uns et des autres, je tape, je tape, je me détends sans me ramollir, mes yeux fixent le centre du taïko. La salle se remplit de nos voix et de nos frappes. Je ne sais plus d'où provient le son, qui le crée. Moi, le groupe, le taïko lui-même qui a sa vie propre ? Les gouttes de sueur coulent sur mon dos et chatouillent mon bassin."

Qualifié de roman, ce texte est en fait un récit autobiographique, celui de l'immersion de l'auteure dans un stage de taïko, au Japon. Le taïko est un tambour traditionnel japonais dont la pratique très codifiée demande force et disicipline de fer. La jeune femme obtient une bourse pour aller se perfectionner dans une école inaccessible habituellement aux occidentaux.

Elle se rend compte qu'elle a tout à apprendre et a des sueurs froides en pensant à ce qui l'attend. Pourquoi s'est-elle fourrée dans cette galère ? Elle ne parle pas japonais et ses interlocuteurs ne parlent quasiment pas anglais. Elle devra donc naviguer à vue pour obéir aux consignes.

Tout la déroute dans son nouvel univers. Non seulement l'école, mais le quartier de Tokyo où elle réside. Il faut s'habituer aux alertes de tremblements de terre, qui ne semblent émouvoir personne. Prendre le métro est une épreuve, tout déplacement une énigme puisqu'elle ne déchiffre pas les panneaux.

Son quotidien s'organise entre les cours, le retour à son logement et les moments partagés avec sa logeuse, largement arrosés de saké. L'alcool est souvent présent et coule généreusement. Malgré la dureté de son apprentissage Maïa s'accroche. Elle est tellement fatiguée qu'elle continue parfois à taper sur le tambour en dormant, d'où quelques scènes oniriques où l'on se demande où elle est vraiment ..

J'ai beaucoup aimé ce récit, teinté d'humour et d'auto-dérision. J'ai découvert l'art du taïko que j'ignorais presque complètement et je me suis sentie aussi perdue que Maïa dans un pays aux comportements tellement différents. L'auteure sait très bien restituer le brouillard dans lequel elle était souvent. Quelques parenthèses font toucher du doigt un Japon plus ancien et plus serein, vite avalées par la frénésie moderne.

L'évolution de ses relations avec son maître et l'entourage est également intéressante ; sa perception du début va évoluer et elle se rend compte qu'elle est progressivement acceptée et reconnue, ce qui n'est pas une mince affaire.

J'ai été impressionnée par la détermination de Maïa, au prix de souffrances physiques intenses, dans un isolement tout de même important. Quelle est cette passion dévorante qui permet d'affronter et de dépasser des obstacles si forts ?

Un récit intrigant, une autre facette du Japon, en résumé une bonne découverte.

"Le soir nous bavardons en buvant du saké ou de la limonade au whisky dans un langage que nous élaborons jour après jour. Nous avons commencé par utiliser toute la richesse de notre vocabulaire franco-japoniso-anglais : yes, no, arigato, ok, horrible, nani, love, gokibuli, happy, konichiwa, bonjour, ainsi que quelques expressions étrangères miraculeusement connues de nous deux. "Que sera sera" nous sert à signifier l'impermanence des choses et la fatalité des tremblements de terre et autres dangers naturels.  "Once upon a time" introduit nos récits grandioses ou autobiographiques. A cela s'ajoutent mimes, dessins et l'aide précieuse de google translate, l'ami des voyageurs qui transforme une simple question sur la météo en poésie post-moderne".

L'avis de Mélopée Yv

Maïa Aboueleze - Le ballet des retardataires - 153 pages
Editions Intervalles - 2019