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"Il s'enfermait dans un silence de plus en plus lourd, de plus en plus compact, un silence qui, terré tout au fond de son ventre, avait commencé de grandir comme une tumeur maligne, prenant peu à peu possession de sa poitrine, de ses poumons, de sa gorge, de son crâne".

Le narrateur de ce roman, ou récit, raconte dans ce texte l'histoire de son grand-père maternel, exilé en Argentine en 1928. Il venait de Pologne où il avait laissé sa mère, son frère et sa belle-soeur. Il avait l'intention de les faire venir plus tard, sans toutefois y mettre toute la volonté nécessaire, heureux d'être dégagé du regard de sa mère, un peu trop envahissant. Il sort beaucoup et discute à n'en plus finir avec deux amis polonais.

Vicente mène une vie plaisante, tombe amoureux d'une jeune fille, Rosita, se marie et travaille dans le magasin de meubles de son beau-père. Deux enfants vont naître assez vite, puis un troisième, la famille est joyeuse et profite pleinement de la ville de Buenos-Aires, en pleine effervescence.

Pendant ce temps, en Europe, la situation se dégrade ; sa mère lui envoie des lettres de plus en plus alarmantes. Elle lui parle de la guerre, du ghetto de Varsovie, des privations grandissantes. La femme de Vicente lui suggère de faire les démarches pour la faire venir, mais il ne les fait pas, jusqu'à une lettre plus terrible que les autres, ou il se rend compte qu'il est trop tard, que les siens ne pourront plus sortir de Pologne.

Vicente commence alors à être envahi par l'angoisse et la culpabilité qui ne le lâcheront plus, l'enfonceront progressivement dans un mutisme total. L'homme gai et aimant se transforme en bloc de silence, absent à lui-même et aux autres. "Je ne veux plus parler. Je ne veux plus penser. Je ne veux plus. Je ne veux plus rien, plus rien de rien. Je veux me taire. Oui, me taire. Plus un mot. Plus un son. Plus rien"

Rosita, sa femme, fait pourtant de patients efforts pour le sortir de ce silence et de cette vie qui n'en est plus vraiment une, mais il est trop enfermé dans sa torture mentale. Jusqu'au jour où elle lui dira "que tu veuilles mourir, que tu veuilles te laisser mourir comme si le monde n'existait plus, comme si plus rien n'avait aucun intérêt, même pas les enfants, c'est ton affaire, mais moi je ne l'accepte pas. Je ne mourrai pas avec toi".

Que dire sur ce récit, si ce n'est que c'est poignant de voir cet homme s'enfermer à sa manière comme les siens sont enfermés là-bas. Il ne veut rien savoir, mais à la libération, il ne pourra pas s'empêcher de découvrir comment ils sont morts, comment ils ont été traités.

L'écriture est simple, au-delà de l'histoire familiale, c'est aussi une réflexion sur la judéité, qu'est-ce qui fait de vous un juif ? Est-ce vous qui vous sentez juif ou c'est le regard des autres qui fait de vous un juif, même si vous avez abandonné toute pratique religieuse depuis longtemps ?

C'est ma première lecture de Santiago H. Amigorena, qui a l'habitude je crois d'écrire sur sa famille. Il m'a manqué des éléments, par exemple le point de vue de son entourage, surtout les enfants. Passer d'un père joueur et attentif, à un homme terne et indifférent, ça laisse certainement des traces. Sa femme, apparemment est restée avec lui, sans doute en sacrifiant ses propres projets.

Il n'empêche que c'est une illustration implacable des ravages qui s'exercent longtemps sur les individus victimes des guerres et des persécutions, ravages qui continuent à peser sur les générations suivantes.

L'avis d'Alex Val

Santiago H. Amigorena - Le ghetto intérieur - 192 pages
P.O.L. - 2019