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"C'est la ville de tous ses romans, même ceux dans lesquels elle n'apparaît pas, c'est la ville qu'il n'a pas besoin de nommer pour qu'elle existe, elle est là, enneigée, protectrice, peuplée de Juifs cultivés et inquiets, c'est la ville bordée par la Pruth, la rivière de son enfance, la rivière de la vie, des promenades avec ses parents, la rivière de la mort, Juifs noyés dans les eaux glacées, c'est la ville des écrivains et des poètes, Paul Celan, Ilana Shmueli, Gregor Von Rezzori, c'est la ville le plus à l'est de l'ex-empire austro-hongrois, Czernowitz, dont le nom prononcé par Aharon avait l'éclat d'un mythe".

Valérie Zenatti est la traductrice d'Aharon Appelfeld, grand écrivain israëlien décédé en janvier 2018. C'est en allant prendre un avion pour se rendre à son chevet qu'elle apprend son décès. Ce livre est un vibrant hommage à Aharon et le récit du bouleversement que va vivre Valérie Zenatti dans les mois qui suivent.

Leur complicité était forte et elle se demande comment elle va pouvoir vivre maintenant sans lui, sans leurs échanges constants par téléphone ou au cours de rencontres. Dans un premier temps, elle va visionner des vidéos anciennes, datant de l'époque où elle ne connaissait pas encore l'homme. Dans sa tête passe en boucle les conseils qu'il lui donnait, la manière dont elle abordait la traduction de ses livres. Ils avaient une relation quasi filiale et son absence la laisse dans un état de sidération dont elle n'arrive pas à sortir.

Pour approcher au plus près de ce qu'il était, elle estime impératif de se rendre à Czernowitz, actuellement en Ukraine, ville où Aharon a vécu son enfance et où il a vu sa mère assassinée par les nazis. Cette ville imprègne tous ses romans et c'est là qu'elle espère se sentir apaisée. C'est la partie la plus poignante du récit, sans doute parce que c'est la plus importante pour Valérie Zenatti et que l'évocation des livres d'Aharon Appelfeld m'a rappelé bien des souvenirs.

C'est une lecture bouleversante qui peut parler au plus grand nombre en ce qu'elle décrit avec sensibilité la profondeur de la perte d'un être cher et la difficulté à faire avec ce vide. Ici, c'est évidemment un plus si l'on a lu Aharon Appelfeld, mais ça peut être aussi une bonne entrée en matière de son oeuvre. Si vous ne le connaissez pas, je vous conseillerais de commencer par "Histoire d'une vie" (lu avant le blog).

Valérie Zenatti avait déjà écrit sur sa relation avec Aharon Appelfeld, "Mensonges", un texte assez ludique. Dans celui-ci, ce qu'elle décrit de son travail de traductrice et de l'aller-retour entre elle et l'auteur est passionnant.

"Je choisissais un livre en lisant les premiers chapitres, il me demandait, Explique-moi pourquoi celui-ci précisément, qu'est-ce qui t'attire vers lui, et je disais mon intuition, mon élan, je sentais au bout du fil tous ses capteurs dressés, quelques secondes s'écoulaient, il acquiesçait, D'accord, je comprends, prends la route, mais ce n'était qu'une fois la traversée du livre achevée que je percevais la résonance entre ce livre-là et ce que je vivais dans ma propre vie".

J'ai eu par ailleurs la chance d'assister à une rencontre-lecture à Etretat, il y a six ans, un grand moment qui est resté très présent dans ma mémoire.

En conclusion, une lecture forte et incontournable. Ce récit vient de recevoir le prix Essai de France-Télévisions.

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Etretat - 2013

L'avis de Sylire

Valérie Zenatti - Dans le faisceau des vivants - 160 pages
Editions de l'Olivier - 2019