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"Je me sens coupable de mon pays riche, de ma famille unie, de mon éducation, j'ai besoin d'éteindre des feux et de sauver des enfants, j'ai besoin de faire quelque chose dans ce monde pourri, j'ai besoin de courir d'une bande de laissés-pour-compte à une autre, j'ai besoin sinon je pourrais m'asseoir et pleurer ou lancer des bombes. Quand ce n'est pas la misère du Nord, c'est celle du Sud, les visages des enfants inuits me suivent jusqu'en Haïti et tout se mélange, le créole et l'inutittut, la peau chocolat et les yeux bridés, le froid et le chaud.  J'emmerde le Canada et la France et les Etats-Unis et l'Espagne, tous des salauds, tous des colonisateurs, tous des esclavagistes. Et je meurs de ne pas suffire à la tâche, je ne pourrai jamais dormir, la terre entière est remplie de connards qui ne pensent qu'à se remplir les poches, comment on fait pour rattraper toutes leurs conneries ?"

Si l'on s'éloigne de la vingtaine de titres encensés en boucle par les medias, on peut trouver des petites perles et ce roman en est une.

Salluit, village du Nunavik, Grand Nord canadien. La narratrice s'y rend tous les ans, en été, pour s'occuper des enfants. D'habitude, elle y retrouve son amie Eva, mais Eva a disparu, vraisemblablement assassinée et jetée au fond d'un fjord.

C'est assez difficile de faire passer toute la beauté d'un livre qui évoque surtout des situations désespérées et désespérantes, pourtant, la narratrice réussit à nous décrire pourquoi elle aime tant ce lieu et ses habitants. Elle sait qu'elle ne les comprendra jamais vraiment, elle reste une femme blanche qui repart à la fin de l'été vers sa vraie vie.

L'auteure nous décrit un peuple privé de sa culture, relégué à une position inférieure. Hommes et femmes se réfugient très tôt dans l'alcool. La violence fait partie du quotidien, surtout à l'égard des femmes. Et puis, il y a les chantiers de construction où les blancs viennent travailler une saison. Ils choisissent une femme inuite, qu'ils quittent sans état d'âme à la fin du chantier. Pour elles, c'est la fin d'un rêve d'une vie meilleure dans le sud, avec des hommes considérés comme moins rudes que les leurs.

La narratrice s'attache à des enfants qui, à l'adolescence, basculent très vite. D'une année sur l'autre, elle ne les reconnaît plus, l'alcool ou la drogue les a déjà abîmés, les très jeunes filles sont enceintes, l'étincelle a disparu dans leurs yeux.

C'est le mélange de passages crus et de descriptions merveilleuses qui rend la lecture aussi attachante. La narratrice décrit la réalité brute sans fard, mais sait dire en même temps la fascination que le lieu exerce sur elle et l'amour qu'elle a pour le peuple Inuit. Elle a tant de tendresse à leur égard qu'elle voudrait les secouer et les sortir de leur passivité malgré eux.

Dans un premier temps, nous écoutons la narratrice nous décrire la vie qu'elle mène là-bas, avec en leikmotiv son chagrin de ne pas retrouver Eva, puis nous suivons la vie de son fils, Elijah, amoureux d'une femme qui en aime un autre, toujours à Salluit.

Encore une belle découverte chez nos cousins québécois.

Le hasard a fait que je suis tombée ces jours-ci sur un documentaire d'Arte se passant précisément dans la région de Salluit. J'ai pu visualiser ce que je venais de lire, c'était un bon complément.

"Tu m'as suivie comme un caneton dans la toundra, toi et deux petits garçons encore plus minuscules que toi, vous avez complètement chamboulé ma promenade qui se voulait solitaire et contemplative, mais vous y avez ajouté votre poésie maladroite et fait de moi une oie sauvage émerveillée de vous apprendre à voler. Nous avons marché dans le soleil de fin de journée, sans parler, en souriant, sans avoir besoin d'explications pour se comprendre. Depuis je guette ta charmante frimousse tous les matins, toi, le petit bonheur ambulant qui ne sais pas être autrement que joyeuse".

* Nirliit veut dire "oie"

L'avis d'Anne Le Petit Carré Jaune

Juliette Léveillé Trudel - Nirliit - 184 pages
La Peuplade - 2015 (au Canada) 2018 en France