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"Elle prit une gorgée d'eau, puis appuya le verre froid contre son front. Ferma les yeux. C'était un long et pénible samedi après-midi. Après une nouvelle dispute, où il était question de vaisselle sale, Henry était parti se réfugier au travail. Leur lave-vaisselle couleur vert avocat des années soixante-dix avait finalement rendu l'âme cette semaine-là, et pas une fois Henry n'avait proposé de nettoyer la pile d'assiettes, de bols, de casseroles et de verres qui avait envahi l'évier et une bonne partie du plan de travail. Samuel soupçonnait sa mère de laisser volontairement la quantité devenir ingérable - voire d'en rajouter, en utilisant plusieurs casseroles différentes pour un plat qui en nécessitait normalement une seule - afin de le tester."

Samuel Anderson est professeur de littérature à l'Université de Chicago. Il ne le sait pas encore, mais les nuages s'amoncellent au-dessus de lui. Il s'ennuie et passe un maximum de temps sur un jeu en ligne particulièrement prenant. Par ailleurs, il avait touché il y a 10 ans un à-valoir important sur un roman qu'il devait écrire. Il s'en révèle incapable et l'éditeur lui demande de rembourser. Il n'en a absolument pas les moyens.

Samuel ne prête pas attention à une information évoquant une femme âgée qui a projeté des cailloux sur un sénateur américain républicain en campagne. Il ne va pourtant pas tarder à apprendre qu'il s'agit de sa mère, qui a quitté le foyer lorsqu'il avait 11 ans et dont il n'a plus jamais eu de nouvelles.

Sur cette trame se déploie un roman foisonnant et fascinant, qui nous fait retourner au Chicago des années 60 et particulièrement les émeutes de 1968. L'éditeur accepte de passer l'éponge sur la dette de Samuel, à condition qu'il écrive un livre sur sa mère, surnommée "Calamity Packer" par les medias. Ce qui suppose qu'il la rencontre. Il n'en n'a guère envie et encore moins de faire son éloge dans un livre. Il lui en veut toujours de son départ inexpliqué.

Il y a déjà eu de nombreux billets sur ce premier roman de 700 pages, je ne vais donc pas donner plus de détails sur l'intrigue, qui sont d'ailleurs très nombreux, les digressions ne manquent pas. Si j'ai eu un peu de mal au départ, trouvant un peu trop de longueurs, j'ai fini par ne plus le lâcher, avide d'en savoir plus et de voir se dénouer les fils reliant le passé au présent.

Au-delà de l'histoire de famille de Samuel, c'est un portrait de l'Amérique conservatrice et puritaine, des soubresauts racistes, misogynes et autres fléaux toujours bien présents, avec les manipulations et la violence qui vont avec.

L'ensemble est époustouflant, j'ai admiré avec quelle maestria ce jeune auteur a dépeint les personnages, y compris les secondaires comme cette étudiante, tricheuse patentée et imperméable aux remords, ou l'accro aux jeux vidéos, ayant perdu tout contact avec la réalité physique. Le ton est souvent drôle et moqueur, Samuel pratique un humour vachard qui fait mouche.

Un roman avec quelques défauts, vite oubliés. A noter qu'il vient de sortir en poche. L'auteur sera présent au festival America à Vincennes, les 22 et 23 septembre.

Lecture commune avec Enna

L'avis de Béa Cathulu Claudialucia Cuné Jérôme Kathel Keisha Krol Papillon Valérie

Pavé de l'été 1          Le mois américain

Nathan Hill - Les fantômes du vieux pays - 720 pages
Traduit de l'anglais par Mathilde Bach
Gallimard - 2017