Bonsoir, la rose

"Weina voulut savoir comment était un bel homme à l'époque. Avec un regard indulgent, Léna lui dit : "c'est l'homme que l'on aime que l'on trouve beau. Comment pourrait-il y avoir un critère unique ?". Weina persévéra en lui demandant si une femme comme elle, qui ne s'était pas mariée, était mise à l'écart. D'un air qui en disait long, Léna répliqua "Du moment que l'on ne se traite pas soi-même en paria, peu importe que le monde entier vous mette en quarantaine".

Au vu de la couverture de ce roman, je pensais lire une histoire douce. C'est tout le contraire. Xiao'e, jeune femme chinoise vit à Harbin, ville du Nord de la Chine. Elle est correctrice dans une agence de presse. Elle a quitté la campagne où sa famille la rejetait. Sa mère est morte quand elle avait 12 ans, son père s'est remarié et sa belle-mère ne la supporte pas. En fait, Xiao'e est née d'un viol, ce qui peut expliquer que l'homme qui a épousé sa mère ensuite ne tienne pas à ce qu'elle reste dans son nouveau foyer.

Xiao'e n'a pas plus de chance dans sa vie sentimentale. Elle a déjà eu deux petits amis, qui l'ont laissée tomber pour des raisons pas très glorieuses. Xiao'e est une jeune femme assez quelconque, qui ne cherche pas à se mettre en valeur et qui se contente des petits amis dont ne veulent pas les autres ..

Côté logement, ce n'est pas mieux, elle est obligée de partir de la chambre qu'elle occupait et c'est grâce à Weina, sa collègue, qu'elle trouve un nouvel hébergement chez Léna, une vieille femme juive. La cohabitation entre ces deux personnalités si différentes n'est pas évidente, mais peu à peu elles vont s'apprivoiser. Léna vit seule, de façon très raffinée. Elle occupe une vieille maison comme on n'en voit quasiment plus dans la ville moderne d'Harbin, qui a même un supermarché Carrefour.

Dans cette région proche de la Russie, une communauté juive s'est installée au moment de la construction du chemin de fer. La révolution et l'instauration du régime communiste a amené une deuxième vague de juifs russes fuyant la répression. Léna respecte la tradition, prie beaucoup et raconte à Xiao'e la vie que menait la communauté.

Sans le savoir, les deux femmes partagent un même fardeau. Elles sentent l'une comme l'autre un secret étouffant chez elles. Léna va apporter un soutien discret, mais constant à Xiao'e qui mène sa vie de manière décousue. Le poids de la famille et de la tradition est toujours important dans la société de cette petite ville et Xiao'e est hantée par la honte de sa naissance et l'impunité du violeur qui a gâché la vie de sa mère.

Xiao'e est la narratrice, elle raconte son histoire avec une certaine distance, pourtant il lui arrive des évènements bouleversants, qui petit à petit vont la mener à une impasse. Pourra-t'elle s'en sortir ?

C'est un roman qui pourrait paraître assez statique, à la manière des asiatiques, mais il se passe toujours quelque chose qui remet les certitudes en question. J'ai été intéressée surtout par le choc des cultures entre les deux femmes et par la description de la vie dans une ville du nord de la Chine. Xiao'e est un personnage qui n'attire pas spécialement la sympathie, contrairement à Léna, mais j'ai apprécié ses efforts pour vivre plus libre que les générations précédentes. Ce n'est pas facile de trouver sa place dans une société encore si rigide, surtout pour les femmes. La relation hommes-femmes tient d'ailleurs une grande place dans ce roman.

Une histoire dure, mais qui vaut le voyage.

Chi Zijian - Bonsoir, la rose - 224 pages
Traduit du chinois par Yvonne André
Picquier - 2018