Les vivants et les ombres

"Si tu le dis ... Alors je les fais suer hein ? Tu parles comme ce jeune nigaud de prince Dubinski, qui nous assomme toujours avec ses tirades sur le peuple, que nous pressurons trop, et sa sueur, qui à l'entendre est sacrée. C'est précisément pour damer le pion à ce genre d'énergumène que je voudrais siéger à Lemberg. Je les fais suer mes serfs ? C'est bien le moins. Qui leur envoie son médecin particulier quand ils sont mal portants ? Qui leur paye des nourrices quand leurs femmes meurent en couches, leur avance des semences pour leurs lopins quand ils ont tout mangé, s'ennuie à trancher leurs obscurs litiges, sans recevoir pour ça le moindre dédommagement ?"

C'est mon premier pavé de l'été et un coup de coeur. Ce roman a été très présent sur les blogs à sa sortie, à juste titre, je me réjouis de l'avoir découvert à mon tour.

Je crois que ce qui m'avait retenue jusqu'à présent, c'est le principe de la maison dans le rôle de la narratrice. J'avais tort, c'est une excellente idée, laisser s'exprimer les vieilles pierres, l'âme de la demeure, c'est un témoin de premier choix.

L'histoire démarre au temps de la splendeur, en Galicie, au 19e siècle, région qui était en Pologne, mais a été dépecée par ses puissants voisins et se trouve sous domination autrichienne. Le jeune Jozef Zemka a pour lui la beauté, la séduction, quand il est présenté à la famille du baron Von Kotz. Il est fils de confiseur et ne manque pas d'ambition. Il ne s'intéresse guère à Clara, la fille terne et quelconque du baron, mais il vise le domaine. Il la séduit donc et l'épouse.

La saga familiale se déroule sur plusieurs générations, jusqu'au 20e siècle. Au grand désappointement de Jozef, Clara ne mettra au monde que des filles, cinq au total qui connaîtront un destin divers. Il réussit mieux en affaires où son usine de confiserie prospère, le domaine tourne rond, malgré les heurts et les troubles liés à la situation politique compliquée et chaotique.

J'ai trouvé un intérêt double à cette lecture. La vie de la famille, bien décrite, avec des personnages qui ont de l'épaisseur et de la consistance. Clara, l'effacée, qui se dévoue pour tous, a ses secrets, il y a des tempêtes sous ce crâne là. Evidemment, la place des femmes n'est pas enviable, elles sont considérées comme quantité négligeable et n'ont pas la parole. Les personnages secondaires ont aussi leur importance et donne de la couleur au récit. Je ne me suis pas ennuyée une seule seconde pendant ces 600 pages.

Par ailleurs, je connais mal l'histoire de la Pologne avant le XXe siècle, j'ai appris beaucoup sur ces temps troublés et le changement permanent d'occupant, ce qui donne un mélange de population souvent prêt à en découdre. Les vieilles rancoeurs ne sont jamais loin et Jozef souhaite ardemment voir la Pologne redevenir indépendante de son vivant. On voit aussi le début des grands mouvements sociaux à venir, avec l'affranchissement des serfs. Un monde va basculer et si Jozef règne sans partage pendant longtemps, il voit son autorité et son influence s'effriter à la fin de sa vie.

Le sort de la maison suivra celui de la famille, grandeur et décadence. Elle s'assoupit quelquefois pendant de longues périodes, jusqu'à ce qu'un évènement la tire de sa léthargie. Elle mélange un peu les époques, les personnes, à cet égard l'arbre généalogique placé en début du roman est bien utile.

En résumé, une bonne histoire romanesque, sur fond historique solidement documenté et captivant.

L'avis de Florinette Liliba Tania

Pavé de l'été 2

Diane Meur - Les vivants et les ombres - 640 pages
Le Livre de Poche - 2009