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"Un vent chaud arrivait du sud. L'air était tellement chargé de poussière que les pointes acérées de Grindstone Butte disparaissaient derrière un voile opaque. Dans un mois, quand le temps commencerait à changer, je regretterais ce vent. En général, l'hiver ne me dérangeait pas tant que ça. Le travail était différent. C'était l'époque où je confectionnais des patchworks, de nouvelles robes pour Mary et moi, et de nouvelles chemises pour Isaac et John. Mais en cette chaude journée de septembre, j'ai frissonné en songeant à l'hiver qui approchait. Le jardin était desséché depuis des semaines et je n'avais plus aucune conserve en réserve".

J'ai des pépites dans ma PAL et quand j'en ressors une, je me demande toujours pourquoi j'ai tant attendu pour la lire .. En voici une, âpre et dure, mais terriblement prenante. La gorge se serre dès le début en voyant la misérable vie de Rachel, si courageuse, si démunie et on n'a de cesse de la terminer.

Rachel est une jeune noire, servante chez Madame Dupree, une femme acariatre qui se croit très supérieure, presque l'égale des blancs, parce que son mari était médecin. Elle tient une pension où elle loue des chambres aux ouvriers des abattoirs de Chicago. Son fils Isaac est soldat et au début de l'histoire, il revient à la maison, avec l'ambition de devenir éleveur.

Le gouvernement vend des terres pas chères aux noirs qui ont été soldats, Isaac saisit l'opportunité et propose à Rachel de devenir sa femme, ce qui lui donnera accès à davantage de terre. Le mariage durera un an et après chacun reprendra sa route.

Nous retrouvons Rachel quatorze années plus tard. Finalement, le mariage a duré, le couple a sept enfants, un huitième en route et pour l'heure, ils luttent désespérément contre une sécheresse terrible. Les terres qui leur ont été attribuées sont ingrates, ils sont très isolés et les vivres s'épuisent. Ils avaient un peu d'argent qu'Isaac a dépensé en achetant un nouveau ranch. Il veut se hisser au même niveau que les blancs qui l'entourent et leur prouver qu'il peut s'en sortir aussi bien qu'eux.

C'est une histoire comme je les aime, avec des personnages forts et un arrière-plan social et historique. C'est Rachel la narratrice et nous suivons l'évolution de sa pensée. Elle est très amoureuse d'Isaac, lui fait confiance en tout. C'est un homme calme qui lui répète inlassablement qu'ils s'en sortiront, quoiqu'il arrive. En attendant, Rachel travaille sans répit et sans rechigner, comme les enfants qui sont accablés de corvées.

Le contexte est particulier. Dans le Dakota du sud, ils sont sur des terres qui appartenaient il y a peu aux Indiens, vaincus et méprisés. Les soldats noirs s'y sont particulièrement mal conduits. La fin de l'esclavage n'est pas si loin et un noir qui possède de la terre est une exception, pas forcément bien acceptée. Rachel ne se départit pas d'une attitude méfiante envers tous et refuse de voir ce qui pourrait la déranger.

Jusqu'au jour où elle réalise que, quoiqu'elle fasse, la seule chose qui intéresse Isaac, c'est de la terre, toujours plus de terre. Elle voit que ses enfants n'ont jamais un moment de détente ou de plaisir et que ça ne changera pas. C'est un tournant important du roman et une question qui s'impose de manière lancinante. Rachel continuera-t'elle a obéir à son mari, à la société, à la bienséance, ou se battra-t'elle jusqu'au bout pour donner une autre vie à ses enfants ?

J'ai adoré cette lecture, il se ne passe rien de spectaculaire et pourtant, il n'y a pas de longueurs. J'ai rapidement oublié que Rachel était un personnage de roman, j'ai cru qu'elle existait, quelque part et je l'ai encouragée à briser ses chaînes .. (oui oui, je peux être comme ça).

Je n'ai pas trouvé d'autre titre traduit de cette auteure dont c'est le premier roman et j'espère qu'ils le seront un jour.

"Un sentiment enfoui au plus profond de mon être est remonté à la surface. A son âge, Mary aurait dû savoir danser un peu. Elle aurait dû avoir une vie sociale et des bals en perspective. Elle aurait dû avoir des voisins et des amis à deux pas ou une rue de la maison. Elle ne pourrait même pas aller à l'école, cet hiver. J'aurais trop besoin d'elle en l'absence d'Isaac."

Objectif PAL 3

Ann Weisgarber - L'histoire très ordinaire de Rachel Dupree - 347 pages
Traduit de l'anglais par Aline Azoulay
Points - 2011