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"Les gens vont et viennent. Il me semble parfois qu'il leur est difficile de rester sur place. "Reposez-vous un peu, je leur dis. Je vous donnerai du café et des sandwichs". Mais la route les appelle. Je n'imaginais pas que dans ma vie je me réjouirais de nouveau. Je m'étais trompée. La joie revient en moi lorsque je sers du café aux rescapés. C'est étrange, non ? Je ne demande rien, si ce n'est d'avoir la force de me lever chaque matin, d'aller à un point de distribution avec mon sac à provisions, d'allumer le réchaud et de préparer des sandwichs. C'est tout ce que je demande, rien de plus. Et elle éclata en sanglots."

Theo vient d'être libéré du camp n° 8 et il a pris la route, seul, laissant derrière lui ses compagnons de déportation. Son but est de marcher tout droit jusqu'à la petite ville d'où il venait pour retrouver ses parents, surtout sa mère, Yetti. Il a vingt ans.

Sur les routes, d'autres déportés errent, le plus souvent en groupe, désorientés, se nourrissant de vivres abandonnées par les soldats allemands, soignant ceux qui peuvent l'être, bricolant des abris de fortune. Théo ne se sent pas à l'aise avec les autres, il se reproche d'avoir abandonné ses camarades, alors qu'ils l'avaient aidé à survivre. Sans eux, il serait mort du thyphus.

Réfugié depuis quelques jours dans une cabane où il a trouvé tout ce qu'il lui faut, il accueille Madeleine, une femme couverte de plaies. Il se trouve qu'elle a bien connu son père. Il est heureux qu'elle lui raconte l'homme qu'il était. Obnubilé par sa mère, il est triste d'avoir méconnu cet homme bon et généreux.

Malgré son absence de forces physiques, Théo reprend la route et ses journées se déroulent entre rencontres et divagations. Toujours son esprit revient à sa mère, une femme à la beauté fracassante, fantasque et inconséquente, subjuguée par les églises et leurs chants. Elle n'aime rien tant que visiter des monastères et entraîner Théo dans des escapades soudaines et coûteuses. Il lui était viscéralement attaché, ébloui par ses fantaisies et son ascendant sur les autres.

Théo irrite les hommes qu'il rencontre en parlant de sa mère et de son amour des églises. Après ce que les Juifs viennent de vivre, on le prend pour un provocateur et il se croit poursuivi par un groupe qui voudrait le punir.

Livre posthume de l'auteur, c'est un des meilleurs que j'ai lus. Il y a le côté poignant des survivants, errant dans la campagne, ayant compris pour la plupart qu'ils ne retrouveraient personne et que le monde qu'ils avaient connu a sombré définitivement. Et il y a les souvenirs d'enfance de Théo avec sa mère, poétiques, ouverts sur le rêve et l'inconnu, revenant à une époque où tout était possible.

On retrouve bien sûr les thèmes favoris de l'auteur, sous un angle encore différent, dans une écriture magnifique. A découvrir absolument.

"Maintenant, Théo comprenait ce qui lui échappait auparavant : son père aimait sa femme profondément et il était attentif à ses fantasmes. Il travaillait du matin jusque tard dans la nuit pour qu'elle puisse s'acheter autant de vêtements, de produits de beauté qu'elle le souhaitait, et se rendre en première classe dans tous les lieux qu'elle aimait. Il ne voulait pas lui dire non".

Dialogues croisés

Aharon Appelfeld - Des jours d'une stupéfiante clarté - 267 pages
Traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti
Editions de l'Olivier - 2018