9782849780015FS

"Jeudi 26 Avril 1945. Départ dans le givre du matin. Nous traversons de charmants villages de bois. Dans des niches, des statues de pierres naïves, des saints, des vierges. Ça n'empêche pas les gens de ricaner en nous regardant défiler, de nous cracher dessus et d'envoyer leurs enfants nous frapper à coups de bâton sous les encouragements amusés des SS. Porsau. Weserau. Des chalets. Où est ma Savoie".

Ce court récit d'une soixantaine de pages est en fait un extrait du livre de Brigitte Friang "Regarde-toi qui meurs". Il est concentré sur la marche forcée de trois semaines de 1700 internées du camp de Zwodau vers Dachau où elles doivent être gazées.

Brigitte Friang est une jeune résistante qui a été blessée et arrêtée par la Gestapo à Paris, en mars 1944. Elle avait 21 ans. Elle a été internée douze mois dans le camp de Zwodau, en Tchécoslovaquie, avant cette épouvantable marche.

Elle raconte leur progression jour après jour, dans la désorganisation, les coups, les cris, le froid, la faim, la soif. Elles sont toutes épuisées, nombreuses seront les pertes, soit elles s'écroulent à bout de force, soit elles se font abattre par des SS rendus nerveux par la débâcle. Les rumeurs circulent, elles savent qu'elles marchent vers la mort. Brigitte Friang cherche à s'évader tout prix, mais ne veut pas laisser ses amies derrière elle, ce qui rend la tâche plus compliquée.

J'ai lu un certain nombre de témoignages sur les camps, beaucoup moins sur les marches de la mort. L'horreur n'est pas moins forte. Non seulement la population ne les aide pas, mais elle leur est hostile et n'hésite pas à dénoncer celles qui parviennent à s'éloigner de la colonne. Il faudra qu'elles arrivent en Bohème pour que la situation change.

Les relations entre internées sont très tendues. Les Françaises doivent se méfier surtout des Russes et des Polonaises, toujours prêtes à s'attribuer les meilleures places lors des arrêts. Les accrochages sont fréquents. Parmi les Françaises, les communistes sont solidaires uniquement entre elles, y compris au détriment d'autres compatriotes.

Brigitte Friang finira par s'évader avec deux amies, le 8 Mai 1945.

"Dans un coin de la cour, il y a une pompe à eau. Avant de s'éloigner, gentiment, le SS nous a autorisées à l'utiliser. Il doit être 5 heures de l'après-midi. Le froid n'est pas encore trop vif. Tandis que nous nous déshabillons pour nous laver, les propriétaires nous regardent avec une immense pitié. Nous ne nous rendons même plus compte que nous sommes en train de nous mettre nues devant ces gens. Nous ne savons plus ce qu'est la pudeur. Y penserais-je que je ne saurais pas très bien ce que j'aurais encore à cacher. J'ai le corps d'une petite fille souffreteuse d'une douzaine d'années".

Un récit fort et un témoignage précieux.

Brigitte Friang - Marche autant que tu pourras - 63 pages
Editions du Sextant - 2004