Les forêts de Ravel"Au volant d'Adélaïde, devenue aussi familière que sa chambre à coucher, le conducteur Ravel acheminait vers les collines fumantes des obus et des vivres, descendait vers les hôpitaux et les points de rassemblement des blessés légers et des rescapés complètement rincés. Il faisait zigzaguer sa Panhard entre les trous creusés dans la chaussée par les éclatements. Parfois un obus éclatait à proximité. Il en sentait à peine le souffle tant sa camionnette tremblait du moteur et cahotait sur le chemin, mais il voyait le bris des branches au passage du projectile et la gerbe de terre et de pierres soulevée par son impact."

J'ai découvert la plume de Michel Bernard l'an dernier, avec "Deux remords de Monet", je me suis donc lancée sans hésiter dans le livre précédent qui évoque la vie de Maurice Ravel, le compositeur.

J'ai retrouvé la belle écriture classique de l'auteur et sa manière de raconter, fluide et inventive, permettant d'approcher au plus près la vie de son personnage. Si je connais plus ou moins bien l'oeuvre musicale de Ravel, je n'avais par contre pas beaucoup d'éléments sur sa vie. Une bonne partie du livre se déroule pendant la guerre de 14-18 où, bien qu'il soit réformé, Ravel a réussi à se retrouver au plus près du front. J'ignorais l'obstination qu'il avait mis à participer coûte que coûte à cette guerre, aux côtés des plus exposés.

Au coeur du chaos, l'homme n'oublie pas qu'il est musicien et il se retrouve parfois dans la forêt à écouter les oiseaux et à se nourrir de la beauté du paysage. Son seul regret est d'avoir laissé sa mère seule et désemparée à Paris. A quarante ans, la mère du compositeur est encore le personnage central de sa vie, celle qui l'ancre dans un lieu et où il revient dès qu'il le peut. Sa disparition sera un drame profond.

Tombé malade, il se retrouvera réformé définitivement et de retour à la vie civile, il décrit le décalage énorme entre la folie meurtrière qui règne sur le front et l'attitude de ceux qui sont restés à l'arrière, loin de la réalité. Il lui faudra du temps pour se remettre à composer.

Si j'ai été touchée par la description de cette période de guerre, j'ai tout autant apprécié la suite et le moment où il a pris la décision d'acheter une maison à Montfort l'Amaury. Il sait tout de suite que ce sera celle-là et pas une autre, malgré son côté biscornu et ses petites pièces. Il s'intéresse à tout,  suit les travaux, participe à la décoration et imagine le jardin qu'il va créér.

Par ailleurs, il est devenu célèbre et parcourt l'Europe, invité partout. Le livre est parsemé de ses créations et de ce qui les a suscitées. C'est un homme fin et élégant, qui ne déteste pas non plus se mêler aux habitants de Montfort-l'Amaury où l'on respecte sa réserve.

Une belle prose, un récit émouvant, imprégné de musique, ne vous en privez pas.

"Assis au piano, il tournait le dos à la fenêtre qui éclairait le clavier, mais en faisant pivoter légèrement le tabouret, il pouvait à volonté voir les toits de Montfort-l'Amaury, le corps de l'église couché sur le village, les prairies et la forêt. Un instant de lassitude, un blanc, et il rechargeait son esprit et son courage aux couleurs du paysage. Il n'avait plus besoin de le regarder, il l'avait sous les doigts. Il faisait résonner l'instrument jusque tard dans la nuit. Les escargots, en grignotant les salades, entendaient les notes de l'Enfant et les sortilèges passer les minces vitres de la fenêtre éclairée et tomber dans le jardin. Les voisins n'étaient guère loin, mais ne s'en plaignaient pas. Ils aimaient bien ce célibataire excentrique qui, étroitement cravaté ou sanglé dans une veste d'intérieur en soie, la cigarette à la main, les saluait depuis son balcon comme depuis le pont d'un transatlantique."

J'en profite pour signaler que "Deux remords de Monet" va sortir début janvier en poche, dans la collection La Petite Vermillon.

product_9782710385264_195x320

L'avis de Luocine Sandrine Zazy

Objectif PAL 2

Michel Bernard - Les forêts de Ravel - 198 pages
La Petite Vermillon - La Table Ronde - 2016