9782757868485"En marchant vers le nord, murmura Vassine, on atteindrait le littoral en trois jours, peut-être quatre ..." Il inspira profondément, les paupières fermées, et je crus voir ce qu'il était en train d'imaginer - la taïga s'éclaircit, s'emplit de lumière et, soudain, s'écarte devant un infini brumeux où disparaissent nos peines et nos peurs. Surtout cette peur-là : Ratinsky avait surpris notre conversation, la nuit passée, ce mot imprudent sur le prisonnier politique, et il nous avait dénoncés à Louskass. Nos paroles pouvaient être interprétées comme une atteinte à la sûreté de l'Etat, il suffisait de bien ficeler le dossier de l'accusation".

Je savais que je lirais Andréï Makine un jour, mais je ne pensais pas y trouver un tel plaisir. J'ai dévoré ce roman d'un bout à l'autre, subjuguée par l'histoire et le style.

C'est l'histoire d'une traque, dans la taïga sibérienne. Dans les années 1970, un jeune garçon fait la connaissance d'un homme à capuche qui semble connaître la région comme sa poche. L'inconnu s'assure qu'il n'est pas dangereux et lui raconte sa vie.

Retour en 1952, sous Staline. L'homme, qui s'appelle Pavel Gartsev, devient soldat suite à une déception amoureuse. Il n'est pas bien vu et se retrouve embarqué dans une mission avec quatre autres militaires : retrouver et ramener un prisonnier évadé d'un camp. Il faut le capturer vivant pour en faire un exemple. Le groupe disparate se met en route. Il y a là, le commandant Boutov, un homme  aguerri qui s'est battu pendant la deuxième guerre mondiale ; Louskass, l'idéologue du parti qui les surveille et a le pouvoir de les dénoncer comme "ennemis du peuple" ; Ratinsky, sous-officier aux ordres, prêt à toutes les lâchetés et toutes les vilenies pour monter en grade et se faire bien voir ; et enfin, Vassine, simple soldat lui aussi, avec son chien Almaz, Vassine qui aidera Pavel autant qu'il le pourra.

La poursuite s'engage. Il est clair que le fugitif a peu de chances de s'en sortir dans une nature aussi hostile et les hommes pensent être de retour assez vite. Il est clair aussi que si la mission tourne mal, les deux simples soldats sont là pour servir de boucs émissaires. Il sera facile de leur coller l'échec sur le dos, Pavel en est conscient.

Mais la traque s'avère plus difficile que prévu. Le prisonnier a une attitude étrange, ne semble pas pressé de les semer. Il semble connaître parfaitement la nature qui les entoure, allume trois feux tous les soirs pour les désorienter et chaque fois qu'ils pensent se rapprocher de lui et l'attraper, ils tombent dans un piège.

Progresser dans cette région où les éléments et les animaux peuvent se révéler potentiellement dangereux n'est pas aisé et un à un, les hommes se retrouvent accidentés et obligés de regagner le camp de base. Le moment arrive où Pavel poursuit seul le prisonnier. Le jour où il comprendra qui il poursuit exactement renversera la situation.

C'est un récit splendide, à la fois par la description de la taïga, nature hostile, mais beauté magique aussi par moment, et par l'interaction entre les hommes. Les relations humaines comportent autant de dangers si ce n'est plus que la taïga. L'ombre de Staline et des déportations plane en permanence sur les hommes, la violence est omniprésente et gratuite, la peur constante.

Je n'en dirai pas plus pour ménager le suspens ; j'ai été captivée par cette histoire puissante et sauvage où la beauté et l'amour ont leur place, écrite dans une langue fluide et parfaite.

L'avis de Alex Anne Dominique Zazy

Merci aux Editions Points

Andréï Makine - L'archipel d'une autre vie - 240 pages
Editions Points - 2017