image"Ils ont continué à parler à l'aplomb cru du soleil de mai. Ils ont continué à jongler leurs méfiances, leurs silences, leurs regards, sans jamais être certains de savoir s'ils jouaient finalement dans la même équipe ou l'un contre l'autre. Jean-le-Blanc a respecté les distances de sécurité le temps qu'il fallait pour que l'enfant se rende compte qu'ils étaient déjà ensemble à parler la même langue. Mais rien ne put et ne pourrait jamais faire disparaître les deux pas de recul au fond des yeux de Gaspard, cet arrière-goût dans la bouche, cette manière particulière de poser son corps sans être jamais vraiment en sûreté. Une attitude que l'homme partageait avec l'enfant tout comme le bâtard, tout comme le furet, tout comme chaque être qui a eu un jour à tremper sa langue dans la cruauté des autres".

Première lecture de la rentrée littéraire et coup de coeur. Dès les premières lignes, je me suis glissée à nouveau avec bonheur dans la prose de l'auteur, toujours aussi sensible et écorchée vive. Le début frappe fort avec la course éperdue de Gaspard, gamin qui fuit la violence du père. On devine que le bâtard blessé qui accompagne l'enfant a dû le défendre et se prendre des coups.

L'urgence est de mettre de la distance entre les fuyards et ceux qui les ont sûrement pris en chasse. L'enfant s'enfonce dans la forêt, à la fois hostile et protectrice. On sent qu'il la connaît bien et sait y trouver ressources et refuge, mais la solitude du petit et la misère de sa situation fend le coeur. L'histoire se déploie quand il tombe sur la cabane bien cachée de Jean-le-Blanc, un marginal qui a choisi de vivre à l'écart des hommes.

Gaspard va pouvoir baisser un peu les défenses, d'abord avec précaution, il n'a jamais été traité avec bienveillance. Chez Jean-le-Blanc, il va faire la connaissance d'une étrange bande d'individus, surnommés "la caravane à Pépère" au début du XXe siècle. Ses yeux vont s'ouvrir sur le monde qui l'entoure, peu recommandable aux yeux des bourgeois, mais digne et fier à sa manière. La belle Sarah va le prendre sous son aile et lui éviter les plus gros écueils.

Dans ce roman, l'art de l'auteur est de nous parler des gueux et des exclus de toutes les époques à travers le périple de Gaspard. Le livre se clot sur l'apparition des fameuses Brigades du Tigre, mises en place par Clémenceau pour "nettoyer" les campagnes de ses brigands de toute sorte, y compris les rebelles à l'ordre établi.

J'ai été happée dès le début par l'écriture toujours aussi poétique de l'auteur et en même temps bien ancrée dans le réel. La forêt est un personnage à part entière, elle vit, elle bruisse, elle frémit et la lectrice avec.

"Ne te laisse jamais enfermer petit. Si quelqu'un par un beau jour te dit que tu ne vaux rien dis-toi qu'il te veut à son service et quand tu le croiras tu seras son esclave. Tu sais ce que nous avons tous en commun ? Nous sommes des fuyards debout. C'est le Non qui nous tient. Ne renonce jamais à refuser. Et dis-toi que personne n'est mauvais par nature, c'est du foin de vache à salon. Tu sais pourquoi Sarah est belle ? Parce qu'elle est libre. Et sais-tu pourquoi elle est libre ? Parce qu'elle a tranché la gorge de celui qui lui avait coupé les ailes. Ni plus ni moins. Sinon elle serait déjà morte, laminée par des moins que bête, à se panser le coeur d'opium au fin fond d'un bordel".

Un coup de coeur vous dis-je !

L'avis de Leiloona

Thomas Vinau - Le camp des autres - 191 pages
Alma Editeur - 2017