couvrectoogura"On ne trouve à Ogura que quatre noms de familles, à parts égales. Il n'y a pourtant nul danger d'endogamie, tant les anciens se souviennent des lignées et veillent à la bonne marche des filiations. Ce sont des noms vieux de siècles, dont on est fier et qui remontent à une époque où la plupart des Japonais n'avaient pour identité qu'un prénom. Quelques anciens en sont les dépositaires officiels, mandatés par des tablettes de bois où ces noms sont inscrits. C'est là l'héritage d'ancêtres qu'on ne remerciera jamais assez de leur passage sur terre, eux dont la vertu a rendu le monde habitable et grâce à qui on est là".

Si vous êtes des fidèles de ce blog, vous savez que j'aime les textes asiatiques minimalistes, qui ne racontent pas grand chose, mais le font très bien, dans une langue épurée et ciselée.

Les lettres d'Ogura n'ont pas été écrites par un Japonais, mais par un fin connaisseur du pays. Comme le précise l'éditeur "Chaque fois les textes se fondent sur une expérience directe et authentique et incitent le lecteur à l'ouverture d'esprit et à la réflexion".

Ogura est un petit village japonais, dans la région de Kyoto, loin des grandes métropoles. Il est en voie d'abandon, les jeunes partent, seuls restent les vieux, gardiens des traditions et des histoires. On y a gardé un mode de vie respectueux des traditions et des valeurs des anciens. Le récit se déroule autour d'une vieille dame de quatre-vingt-six ans et de son quotidien.

Elle a une grande connaissance du village, de ses us et coutumes et bien sûr des habitants. Sa vie est faite de petits gestes, elle maintient ce qu'elle peut, pense à ses enfants au loin, à ses voisins, décrit ses habitudes, l'environnement, en bref tout ce qui a constitué sa vie depuis longtemps.

"Plus les mérites augmentent et mieux les enfants sont protégés. C'est simple. Le rite habituel n'est pas compliqué. Il consiste à offrir quelques fleurs, à planter éventuellement quelques bâtonnets d'encens dans la cendre d'une petite urne, ou à déposer quelques fruits ou pièces de monnaie sur un plateau devant les statues. Ensuite, l'encens monte vers le ciel, on murmure sa supplique en frappant dans ses mains et en y croyant très fort."

C'est lent, c'est beau, jamais ennuyeux. Le texte est parcouru d'un humour léger et on sent l'observateur occidental plein de respect et de bienveillance pour ce monde encore préservé et hors du temps.

"Le soir s'avance. S'il faisait encore jour, elle mettrait un châle et retournerait devant l'entrée de la maison pour regarder la montagne. Après, elle se sentirait mieux. La magie opère chaque fois. Tout ce qu'elle y voit est à elle. La montagne lui appartient et elle en fait partie".

L'insertion de caractères japonais dans le texte ajoute au dépaysement. Une belle collection que je me promets de suivre.

L'auteur a passé sa vie professionnelle au sein du Collège de France dans le domaine de la sinologie. Il a été attaché à la Chaire d'histoire sociale et intellectuelle de la Chine de Jacques Gernet, puis aux Instituts d'Extrême-Orient en tant que maître de conférences.

Le tentateur : Yv

Hubert Delahaye - Lettres d'Ogura - 128 pages
L'Asiathèque - Liminaires - 2017