02"Une fois que Père a arrêté d'aller travailler, nous étions si coupés de tout, même de Redwood, qu'il était parfois difficile de se rappeler qu'il se passait quelque chose d'inhabituel dans le monde, loin de notre forêt. C'était comme si notre isolement nous protégeait. En juin dernier, quand la lune a brillé toute rouge à cause des incendies d'Oakland, on aurait dit un avertissement nous enjoignant de ne pas nous éloigner de la maison, et les nouvelles que nous avions les samedis soirs ont confirmé ce message. Aussi avons-nous pris notre mal en patience en attendant l'automne. Comme Père ne manquait pas de me le rappeler chaque fois que je rêvais d'aller en ville, ici au moins nous avions un garde-manger bien rempli, un jardin et un potager, de l'eau douce, une forêt pleine de bois de chauffage et une maison. Ici au moins nous étions protégés des obsessions, de la cupidité et des microbes des autres. Ici au moins un aspect reconnaissable de nos vies interrompues demeurait - et demeure encore même aujourd'hui."

C'est à travers le journal de Nell que nous entrons dans la forêt où elle vit avec sa soeur, Eva. Elles ont dix-sept et dix-huit ans et des rêves forts. Pour Nell, l'entrée à Harvard, qu'elle prépare d'arrache-pied et pour Eva, la danse et le corps de ballet de San Francisco.

Elles ont grandi avec leurs parents à l'écart de tout, pas scolarisées, allant à la ville seulement lorsque c'était nécessaire. La mère est une artiste et le père un original qui a des idées bien arrêtées sur la société et la liberté.

La maladie, puis la mort de la mère jette la famille dans le désarroi et occulte un peu les changements qui s'opèrent insidieusement. Des coupures d'électricité, d'abord espacées puis de plus en plus rapprochées ; ensuite ce sera le téléphone. L'ambiance en ville devient lourde, il est question d'épidémie, de crise économique, de troubles divers, l'approvisionnement devient difficile. Nous ne saurons jamais vraiment ce qui se passe, seulement que les deux filles se retrouvent seules après un accident qui coûte la vie au père.

Ce roman est sorti en 1996 et nous arrive seulement maintenant, on se demande pourquoi. C'est une histoire captivante où l'on suit jour après jour l'évolution des deux soeurs. Elles sont très soudées et ont un lien étroit, mais l'isolement, les privations et l'avenir incertain créeront des tensions inévitables. Elles vivent d'abord dans l'attente d'un retour à la normale, avant de comprendre qu'il ne se produira pas et qu'il faut s'y prendre autrement.

La forêt est un personnage à part entière, c'est elle qui leur permettra de survivre, à condition qu'elles en apprennent les règles. Les retours en arrière nous permettent de saisir comment la famille vivait et les efforts que doivent faire les filles pour se débrouiller avec les moyens du bord. La relation des deux soeurs est subtilement décrite, avec ses hauts et ses bas, leur prise de conscience ne suit pas forcément la même courbe.

Dans ce genre de roman, la fin est toujours délicate et je l'attendais avec curiosité. J'ai d'abord été déroutée, avant de penser que oui, c'était une belle conclusion.

L'avis de Alex Cathulu Cuné Dominique Jérôme Noukette

Jean Hegland - Dans la forêt - 301 pages
Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche
Editions Gallmeister - 2017