Sur les chemins noirs"Au lieu-dit "La Fontaine", une vieille dame claudiquait devant un mur non jointoyé. A son bras, un panier de mûres. Elle leva les yeux et c'était le regard que je cherchais, paysan, dur, luisant de vieux savoirs. Elle appartenait à cette catégorie de gens pour qui la santé des prunes est un enjeu plus important que le haut débit".

Comme vous le savez sans doute, Sylvain Tesson est tombé d'un toit un jour d'août 2014. Grièvement blessé, il a passé un an à l'hôpital et s'en sort "bancal, le corps en peine, avec le sang d'un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme". A la place d'une rééducation classique, il s'était promis, sur son lit d'hôpital, de reprendre les chemins.

Plutôt qu'une destination lointaine, ce sera la France, les sentiers oubliés, ceux qu'empruntaient autrefois les paysans dans les zones qualifiées aujourd'hui "d'hyper-rurales", une diagonale en partant du Mercantour jusqu'à la pointe de la Hague.

C'est ma première lecture de l'auteur, jusqu'à présent le personnage médiatique insupportable faisait barrage à une éventuelle découverte de ses récits de voyage.

Alors ? J'ai été intéressée par cette remise en mouvement volontaire, l'homme ne s'attarde pas sur les séquelles de son accident, qui ne sont pourtant pas légères. Sa volonté est toute entière dans l'obstination à avancer en cherchant les vieux chemins, dont beaucoup ont disparu. Rien de tel que la géographie pour saisir les changements profonds du pays en une ou deux générations.

L'auteur est très critique, voire donneur de leçons, sur l'époque actuelle ; il déteste les écrans, déplore l'aménagement aveugle du territoire, qui l'enlaidit partout. Malgré le ton un peu trop supérieur, j'ai souvent été d'accord avec ses réflexions. Il ne cherche pas les rencontres, elles sont rares et lui suffisent, on sent plutôt son désir de solitude et de nature sauvage. Il marche seul, quelquefois des amis ou sa soeur le rejoignent pour quelques étapes.

Je ne sais pas quel était l'ambiance de ses livres précédents, mais dans celui-ci, il a l'air de regretter souvent l'interdiction nouvelle de boire de l'alcool. Il carbure au Viandox et visiblement l'état d'ivresse lui manque. Son humeur est souvent sombre.

Son parcours sera émaillé d'incidents divers, subordonné à son état physique, mais il sent les forces revenir, les automatismes s'installer et au bout du voyage, son but est atteint. Il est en marche.

L'avis de Cathulu Clara Hélène Keisha Petit Lapin

Sylvain Tesson - Sur les chemins noirs - 144 pages
Gallimard - 2016