Vie de ma voisine"Ma mère sait l'ordre des saisons, elle n'a rien oublié des savoirs des femmes du shtetl de Blendow.
On n'achète jamais rien hors saison, dit Jenny, songeuse. Rivka prépare des conserves, les cornichons à la russe, la sauce tomate pour toute l'année, elle sait comment garder des oeufs frais pendant des mois en les enfouissant dans de la gélatine. Une gélatine spéciale, qui me fait penser à celle qui conserve les images du passé, la gélatine lumineuse des mots qui nous permet d'inventer et de répéter les histoires. Cette merveilleuse gelée transparente dans laquelle l'écrivain capture les êtres et les rend éternels. Un acte d'amour généreux, particulier. Peu de gens le comprennent. Mais qu'est devenue cette gélatine ?".

Premier coup de coeur en cette rentrée littéraire de 2017 pour ce texte qui est plus un récit qu'un roman. Geneviève Brisac vient d'emménager dans un nouvel appartement quand elle est abordée timidement par une vieille voisine qui l'a reconnue et voudrait lui parler de Charlotte Delbo, qu'elle a bien connue.

En fait, de Charlotte Delbo, il n'est quasiment pas question dans ce livre, sauf dans les dernières pages, mais la vie de Jenny est tout aussi particulière et un lien fort va se nouer entre les deux femmes. La plupart du temps, ce sont les mots de Jenny qui sont repris par l'auteure. Elles vont se voir souvent et c'est au cours de ces rencontres que Jenny va remonter ses souvenirs, étayés par toutes sortes de documents, y compris le mot plié en quatre, jeté d'un train par son père. Mot qu'elle mettra de côté quarante ans, avant de pouvoir le lire.

Eugénie, dite Jenny est née en France, en 1925, de parents polonais juifs, membre du Bund (organisation juive marxiste). Ils sont arrivés juste un an avant. Jenny raconte la vie de ses parents, ils sont très pauvres, habitent un logement minuscule, travaillent dur. Les années 30, le militantisme, l'espoir d'une vie meilleure, c'est une période heureuse malgré la dureté du quotidien. Rivak ne veut pas continuer à travailler à l'usine et le couple arrive à acquérir un petit commerce. Ils vendent des chaussettes sur les marchés.

Puis c'est la montée des périls, la déclaration de guerre et les mesures anti-juives que l'on sait. J'ai lu un certain nombre de récits sur cette période, mais toujours je suis surprise lorsque j'en lis un nouveau. Les parcours personnels sont tellement différents et incroyables pour certains que je me rends compte que finalement, tout était possible en cette période et que la chance était un facteur important dans la survie.

Jenny raconte en détail le processus d'exclusion, la peur qui s'installe et pour finir l'arrestation dans une rafle. Et là, ses parents prendront une décision qui lui sauvera la vie ainsi que celle de son petit frère. Les enfants sont de nationalité française, ils peuvent donc être libérés. Le portrait que Jenny fait de sa mère, Rivka, montre une femme forte, intelligente, déterminée et éprise de liberté "Rivka , qui a appris à sa fille à ne pas croire au Père Noël, ni à la petite souris, ni à Dieu ni à Diable, mais seulement à l'amour, à la lutte et à la liberté, lui apprend en deux heures à être une femme libre, une femme indépendante".

C'est un livre bouleversant, la vie d'une femme dont la droiture ne se dément pas, toujours en recherche et ouverte aux autres. A la fin de la guerre, elle espère longtemps le retour de ses parents, en vain. Elle a une vision novatrice de son métier d'institutrice, adhère au parti communiste, mais n'y reste pas longtemps, ses engagements seront autres. Il y a aussi la présence  précieuse de son amie Monique, toujours là quand il le faut et qui ne l'a jamais abandonnée.

Une histoire qui se lit d'un trait et que l'on referme à la fois admirative et le coeur serré.

"Je regarde la vitrine. Une dame bien, une dame du quartier me regarde, elle crache par terre.
La mémoire procède par flashes. Le printemps 1944, pour moi, c'est ce crachat".

L'avis de Brize Eimelle Ptit Lapin

Lu dans le cadre de Masse Critique. Merci à Babelio.

 

Masse critique

 

Geneviève Brisac - Vie de ma voisine - 176 pages
Grasset - 2017