Station Eleven"Si ça avait été un autre que Hua, Jeevan ne l'aurait pas cru, mais il n'avait jamais connu un homme aussi doué pour l'euphémisme. Si Hua disait qu'il s'agissait d'une épidémie, c'est que le mot épidémie n'était pas assez fort. Jeevan fut soudain terrassé par la certitude que cette maladie décrite par son ami allait être la ligne de démarcation entre un avant et un après, un trait tiré sur sa vie".

Vous trouverez de nombreux billets sur ce roman post-apocalyptique allant de l'enthousiasme total à la déception tout aussi totale. Je me situe entre les deux. Il y a de nombreuses images fortes dans cette histoire, mais je n'ai pas accroché autant que j'espérais.

Donc, si par hasard vous n'avez encore rien lu sur ce livre, une pandémie de grippe dite de Géorgie a décimé 99 % de la population. Le roman décrit les premiers temps de l'épidémie, quand les humains tombent comme des mouches à une allure record, puis nous sautons en l'an vingt du monde nouveau. Ensuite le récit fait l'aller-retour entre ces deux périodes, l'une éclairant l'autre. Nous nous attachons à quelques personnages, qui ont tous un lien d'une manière ou d'une autre avec l'acteur Arthur Leander, le premier mort, terrassé par une crise cardiaque en pleine représentation du Roi Lear.

J'ai été scotchée par la première partie du livre, qui décrit la sidération et la panique de la population devant la maladie qui frappe de manière foudroyante. Rapidement il n'y a plus d'électricité, plus d'eau, plus de communications. Les voitures abandonnées jonchent les autoroutes, la mort surprend les gens partout. C'est une partie qui fait réfléchir à tout ce que nous utilisons quotidiennement sans y penser et sans réaliser à quel point nous serions perdus sans ces facilités qui nous paraissent naturelles.

Puis, nous passons sans transition à une vingtaine d'années plus tard. Une petite troupe itinérante joue du Shakespeare pour les rares colonies de survivants qui se sont constituées dans un territoire restreint, parce que "survivre ne suffit pas". La troupe circule dans des périmètres sécurisés, il semblerait qu'une certaine stabilité règne, après des années terribles, dont nous ne saurons à peu près rien.

J'ai aimé l'aspect réflexion sur le monde ancien et le monde nouveau. Rien ne redeviendra comme avant et ce sont les survivants qui ont le plus de mal à s'adapter. Les enfants nés depuis la catastrophe sont moins tourmentés puisqu'ils n'ont rien connu d'autre. Comme souvent dans ce genre de récit, c'est le pire de l'homme qui ressort d'abord, certains ont pris le pouvoir sur d'autres, les prophètes auto-proclamés ne sont pas rares, les armes parlent. Il y a cependant des îlots où la vie s'est organisée en tatonnant et où l'entraide fonctionne.

Mais le point faible pour moi, ce sont les personnages. Aucun n'est suffisamment attachant, surtout Arthur Leander, censé tenir un rôle central. Certains ne sont pas assez fouillés, comme Kirsten, la jeune femme qui a été témoin de la mort de l'acteur lorsqu'elle était petite fille. Elle évoque à plusieurs reprises une première année terrible dont elle ne se souvient pas. C'est justement cette année-là qu'il aurait été intéressant de connaître. 

En bref, ce n'est ni un coup de coeur, ni une déception, une lecture en demi-teinte que je ne regrette pas d'avoir faite. 

Les avis de Cathulu Clara ClaudiaLucia Cuné Noukette Sandrine Valérie 

Emily St.John Mandel - Station Eleven - 475 pages
Traduit de l'anglais (Canada) par Gérard de Chergé
Editions Rivages - 2016