41rA3kDl3QL__SX210_"Le mot capital, c'est sanatorium. Il arrive en douceur, ce mot, à la table du petit-déjeuner, alors que Paul Blanc est encore couché. Paulot va faire un séjour au sanatorium, annonce la mère en beurrant les tartines. Comme elle dit le mot fort et clair sans trembler, Mathilde se sent autorisée à en demander le sens. Annie dit que c'est comme un hôpital. Mathilde s'étonne : si c'est un hôpital, pourquoi on dit sanatorium ? Le sana est spécial, on y va pour soigner les poumons. Sanatorium, comme pleurésie, est un mot rassurant : on sait de quoi souffre Paulot, on sait où le guérir."

L'histoire de la famille Blanc démarre dans la joie. Paulot est le roi du Balto, un bistrot dans le village de la Roche-Guyon, au bord de la Seine. Odile, sa femme, l'aide et l'admire, surtout le samedi soir, point d'orgue de la semaine avec le bal où l'harmonica de Paulot fait danser une bonne partie de la population. Annie, la fille aînée, valse avec son père, fier d'elle. La petite Mathilde regarde dans l'ombre. Elle voudrait tant être à la place d'Annie, mais elle est le "ptit gars" de la famille, celui que Paulot aurait voulu avoir. Jacques, le troisième enfant, est encore dans les bras de sa mère.

Tableau idyllique d'un couple qui s'aime, d'un homme insouciant et généreux, qui se soucie peu des contraintes matérielles, pensant avoir la vie devant lui. Le grain de sable ce sera la maladie et quelle maladie ! La tuberculose, qui à l'époque est un fléau hautement contagieux. A partir de là, la dégringolade sera sévère et constante.

Ce roman est tout à la fois l'histoire d'une famille et celle d'une époque et d'un lieu. Les années 50, dans un petit village où tout le monde se connaît, les débuts de la Sécurité Sociale, mais pas pour tout le monde, l'isolement des malades en sanatorium, leur rejet par le reste de la société, tout est remarquablement décrit. Du jour au lendemain, Paulot passe du statut de commerçant indispensable à celui de paria, entraînant toute la famille dans sa chute.

Paulot et Odile sont assez vite dépassés par la situation et c'est la petite Mathilde, avec sa farouche volonté d'être enfin regardée par son père qui va tenir la famille à bout de bras, au delà de ses forces. Les années passant, la situation empirant, c'est elle qui toujours se débrouillera pour garder la famille unie, envers et contre tout, y sacrifiant en partie sa jeunesse.

C'est une maëlstrom d'émotions qui m'a traversée à la lecture de ce roman aux phrases courtes et sèches. J'ai pensé plusieurs fois que la famille ne pouvait pas tomber plus bas, mais si, elle pouvait et j'ai eu mal pour Mathilde, apparemment seule tête pensante et agissante, prenant en charge des parents égoïstes et inconséquents. Odile est une amoureuse avant d'être une mère et j'ai été plusieurs fois en colère devant ce qu'elle laisse porter à sa toute jeune fille, sans se soucier des conséquences.

Je ne vais pas entrer dans les détails, c'est un roman qu'il faut lire. La vie en sanatorium, les services sociaux, la mentalité de la campagne, la précarité, tout m'a paru d'une véracité criante et poignante. L'auteure redonne vie aux victimes d'une maladie terrible et à un passé peut-être trop oublié. Ce n'est pas si souvent dans les romans contemporains.

La seule chose que l'on souhaite en tournant la dernière page, c'est que Mathilde ait eu une belle vie après cette jeunesse éprouvante. 

Les avis de Clara Enna Gambadou Jérôme Noukette Sandrine Valérie

Lu dans le cadre des Matchs littéraires de PriceMinister

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La Seine à la Roche Guyon - A gauche, le donjon

Valentine Goby - Un paquebot dans les arbres - 267 pages
Actes Sud - 2016