vert de gris"De là, je me dirigeais à pied vers le sud, convaincu qu'au moins une des prédictions de Hitler avait fini par se réaliser. Aux premiers jours de sa victoire, il nous avait annoncé : "dans cinq ans, vous ne reconnaîtrez plus l'Allemagne", et c'était un fait. Jadis l'une des artères les plus florissantes de Berlin, le Kurfurstendamm n'était plus qu'une succession de ruines".

Ce n'était peut-être pas une bonne idée de faire la connaissance de Bernie Gunther avec le septième volume de ses enquêtes. Encore que dans celui-ci, il s'agit plus d'espionnage que de police. J'en ressors la tête pleine de dates, d'intrigues, de personnages, de va-et-vient entre différentes époques, la lecture ne souffrait aucune distraction. Il a eu mille vies cet homme-là !

Commençons par ce qui m'a plu. Le côté historique, avant, pendant, après la deuxième guerre mondiale. C'est sans doute solidement documenté et montre à quel point c'était difficile de trouver sa place en tant que policier allemand entre les nazis et les communistes et en gardant les mains propres. Soit vous vous compromettiez avec des gens peu recommandables, soit vous mouriez d'une manière ou d'une autre.

Le roman se déroule en grande partie en 1954, l'histoire commence à Cuba où s'était réfugié Bernie. Elle se poursuit à New-York, Berlin, Paris, où Bernie est successivement emprisonné interrogé par les services secrets. Tous cherchent à lui soutirer des informations sur ce qu'il sait, notamment à propos d'un ancien SS qu'il a bien connu, Erich Mielke, présentement numéro deux de la toute jeune Stasi. C'est l'occasion de retours en arrière dans le passé de Bernie, lorsqu'il était simple policier, puis membre des S.S. et prisonnier de guerre des russes. Tout le monde en prend pour son grade, Bernie n'a aucune illusion sur ses congénères, il en a un peu trop vu.

Il n'a pas plus de sympathie pour les uns que pour les autres, le héros est fatigué, il en a assez d'être utilisé et manipulé au gré des circonstances et sent le danger de devenir aussi corrompu que les autres. Il doit faire preuve de beaucoup d'habileté et d'imagination pour espérer se sortir du piège où il est tombé.

Je suis assez perplexe devant la personnalité de Bernie Gunther. S'il n'a jamais été nazi, ce n'est pas un ange non plus et il n'a pas trop de scrupule à tuer ceux qui l'encombrent. Il utilise un humour cynique qui fait mouche, mais est assez dérangeant. De plus, il traverse toutes les situations d'une manière peu vraisemblable, il devrait être mort depuis longtemps ..

Même si j'ai déjà lu pas mal de documents sur la deuxième guerre mondiale et son cortège de turpitudes, j'ai été assez scotchée par la description qu'en fait Bernie. Le fait qu'il passe entre les mains de plusieurs services secrets montre à quel point à un certain niveau ils se ressemblent tous et utilisent les mêmes moyens et sont sans scrupules. A cet égard, l'attitude des Américains qui ont laissé filé volontairement tant de criminels nazis est écoeurante. Les Français ne sont pas en reste avec ce qu'ils ont fait dans les camps de Gurs et du Vernet (qui sont peu évoqués en France), Bernie n'hésite pas à les décrire comme plus nazis que les Allemands.En fin de volume, les précisions de l'auteur sur les personnages ayant réellement existé et ceux de fiction sont fort utiles. En résumé, un livre très intéressant historiquement, mais pour Bernie, je pense qu'il vaut mieux commencer par le début.

L'avis d'Argali

Philip Kerr - Vert-de-gris - 450 pages
Traduit de l'anglais par Philippe Bonnet
Editions du Masque - 2013