1103138-gf"Charles et Raphaëlle, apathiques aux questionnements de Jan, répétaient l'explication populaire : ils sont venus après la guerre sont encore terrorisés par la souffrance de leurs grands-parents engrossent leurs femmes pour multiplier les fidèles craignent les mariages mixtes ne veulent rien savoir de nous ont posé dans notre ville un fil blanc pour délimiter leur territoire faut les surveiller pour ne pas que leurs synagogues traversent de notre bord et puis c'est tout".

Une jeune femme, Alice, se retrouve un peu par hasard à enseigner le français dans une école primaire juive hassidique, à Montréal. Pendant un an, elle va cotoyer des petites filles de 11 et 12 ans, bardées d'interdits et destinées à devenir de bonnes épouses et mères.

Parallèlement, Jan, pianiste fraîchement débarqué de Pologne, travaille comme épicier en lisière du quartier juif, Outremont, avec son ami Charles. Des jeunes femmes d'Outremont viennent parfois faire leurs courses chez eux, sans les regarder, on ne parle pas à un goyim. L'impensable va pourtant se produire et l'amour s'immiscer entre Jan et l'une d'elle, Deborah.

Première lecture pour le challenge Québec en novembre et gros coup de coeur. Il y a d'abord la description d'un monde très particulier dans lequel Alice va pénétrer progressivement, éprouvant une certaine fascination pour ce milieu clos, respectant des règles strictes sur les vêtements, la nourriture, la manière de se conduire et de prier. Les petites ont encore une certaine spontanéité et racontent les fêtes et les rituels, sans aller trop loin. Elles s'expriment dans un mélange de langues français-anglais-yiddish qui donne beaucoup de vie aux échanges. Alice s'attache excessivement à une crinière en broussaille, Hadassa, sachant qu'au terme de l'année scolaire, elle devra partir et ne reverra personne.

De son côté, Jan découvre aussi ce milieu-là et s'y intéresse à cause de Deborah. La jeune femme, mariée, est bouleversée par ce qu'elle éprouve devant l'épicier et à travers elle, nous suivons de l'intérieur les multiples occupations et injonctions qui jalonnent le quotidien des femmes et des hommes. Aucun jugement n'est porté sur leurs traditions, ce sont simplement deux mondes qui se cotoient sans jamais se rencontrer.

Si le sort réservé aux fillettes dès 13 ans fait froid dans le dos, sachant qu'il ne leur laissera jamais aucune liberté de choix dans aucun domaine, ce qui ressort essentiellement du roman, c'est une grande délicatesse, de l'émotion et de la sensibilité. J'ai particulièrement aimé l'approche d'Alice vis-à-vis de ses élèves et la fraîcheur des petites filles, pas encore totalement muselées.

"Madame Alice, tu as tout compris quoi Mrs Weber a dit ? C'est comme du Chineese pour toi ?

Non ... C'est comme du yiddish !

Et pour la première fois, elle me rendit un sourire honnête.

Madame, tu as une nouvelle jupe ? me demanda Yitty quelques marches plus tard.

Oui, j'ai acheté du tissu, j'ai taillé et j'ai cousu.

J'aime le way ça turn quand tu marches. Où tu as acheté le tissu, madame ?

Sur Saint-Laurent, lui répondis-je.

Sur Main ? C'était le magasin de mon père ? 

Je ne sais pas Yitty, je n'ai jamais rencontré ton père !

Chez les Juifs tu as acheté ? Alors peut-être tu as vu mon père, il a un magasin sur Main Street avec très beaucoup de tissus. Tu sais quoi il regarde ?

Yitty, fis-je, en ouvrant la porte de la classe, on dit : tu sais à qui, à quoi il ressemble ..."

Une lecture que je recommande sans réserve.

L'avis du Papou, de Yueyin. Karine, à la fin de son billet, raconte sa visite du quartier d'Outremont, de nos jours.

 

Challenge Québec en novembre       Québec-o-trésors

Myriam Beaudoin - Hadassa - 223 pages
Bibliothèque Québécoise - 2010