Immortel, enfin"Au milieu des trente convives, un petit nouveau qui a l'air hagard ; Jean Denoël le pilote dans cette assemblée beaucoup plus âgée que lui. Il s'appelle Patrick Modiano. Beau visage fiévreux juché sur un corps inexistant, on dirait une tour Eiffel qui aurait des cheveux longs et un regard intelligent. Ce grand garçon maigre de vingt-trois ans vient de publier un court roman, La place de l'Etoile, qui a obtenu le prix Roger-Nimier. Ce gamin est incollable sur des années qu'il n'a pas vécues ; Paul a compris qu'ils étaient hantés par les mêmes spectres".

1968. Paul Morand va avoir 80 ans et va présenter sa candidature à l'Académie Française pour la cinquième fois. Le roman se concentre sur cette ultime tentative de l'ancien homme pressé, maintenant désenchanté, dépassé par le monde qui se transforme autour de lui et où il n'a plus de place. La vieillesse est là avec son cortège d'ennuis. Hélène, princesse Soutzo, son épouse est confinée dans le célèbre appartement de l'Avenue Charles Floquet à Paris, mais c'est aussi la plus acharnée à se battre pour cette élection.

Après mon coup de coeur pour "Ce sont des choses qui arrivent", j'étais pressée d'enchaîner avec le premier roman de l'auteure et je l'ai autant apprécié. On y retrouve un peu la même société d'ailleurs, celle qui passe son temps en mondanités, en voyages et en divertissements. Ici le portrait qui est dressé de Paul Morand est subtil, pour l'apprécier totalement il faudrait connaître son oeuvre mieux que moi. Il semblerait qu'il y ait de nombreuses correspondances avec son journal inutile.

Si l'auteure ne s'appesantit pas sur les côtés troubles de Paul Morand, elle ne les occulte pas non plus. Son poste d'ambassadeur de Pétain à Budapest, les allemands reçus avenue Charles Floquet pendant l'occupation, l'exil en Suisse à la libération, la rancune tenace du Général de Gaulle qui lui a barré l'accès à l'Académie, tout cela est évoqué comme le reste, les femmes, les chevaux, la vitesse.

La description du milieu littéraire est savoureuse, on y croise tout ce qui comptait à l'époque et les coups bas ne manquent pas. Les amitiés et les inimitiés sont légion et fluctuantes. Les souvenirs affluent avec Marcel Proust, Jean Giraudoux et bien d'autres. Paul Morand regrette sa légèreté passée, il estime qu'il a été un écrivain paresseux. Il aime cependant conseiller les jeunes auteurs qui se présentent chez lui, parmi lesquels un certain Patrick Modiano. Une jeune comédienne timide vient faire la lecture à Hélène, c'est Nathalie Baye.

C'est un roman, pas une biographie, mais je l'imagine assez proche de la réalité. Le ton est élégant, les choses sont dites sans appuyer. Décidément une auteure à suivre.

"Qui racontera cette soirée de février 1922, Proust avait débarqué à onze heures du soir, ce qui fait qu'il avait l'air en avance, grelottant comme d'habitude malgré les grandes feuilles de coton qui couvraient sa frileuse poitrine, l'air d'un malade qui sort de son lit, précisant d'ailleurs d'emblée qu'il était mort trois fois le mois dernier et que dans la journée même, il avait failli mourir encore. Mais il était ressuscité pour revoir encore ce petit soleil de Grèce, comme il appelait Hélène, Cher Marcel ! Il disait tout cela avec une telle gentillesse, avec un tel sourire dans sa paupière orientale, que personne ne le croyait. Sa voix de miel déployait toutes les nuances de l'abandon, de la joie et de la douleur pour la maîtresse de maison".

Prix des Deux-Magots 2013

Challenge Asphodèle

Pauline Dreyfus - Immortel, enfin - 229 pages
Editions Grasset - 2012