Le jour des corneilles"Nombre de soleils coulèrent. Rien ne survenait plus des folies de père : ses gens semblaient avoir déserté son casque. Je le trouvais quasiment chaque jour de fort bon poil, accomplissant nos tâches le plus paisiblement du monde, tout pénétré de son silence coutumier, vaquant à toutes choses de son geste rustre mais judicieux, ce qui me paraissait le signe assuré de son retour à la santé. Rares étaient les fois où je devais endurer ses foudres. Et à la vérité, à part quelques broutils, pas une seule fois en ces jours-là ne fus-je astreint à avaler la soupiasse aux fourmis, ou ne reçus-je le pied de père sur le train, ou, de même manière, ne subis-je de lui quelque grand punissement que ce soit. Les jours à la cabane prenaient une couleur guillerette. Je respirais. J'allais, étourdi et superficiel".

Rude histoire que celle du fils Courge. Sa mère meurt en le mettant au monde, le laissant seul aux soins (sic) d'un père complètement dérangé, vivant dans une cabane au fond de la forêt. Dès le début, nous savons que le fils a déraillé lui aussi, puisqu'il entreprend de raconter sa vie à un tribunal qui doit le juger.

Le lecteur est transporté dans une époque indéterminée, qui pourrait ressembler au Moyen-Age par le langage, à moins que ce ne soit plus proche du patois québécois.  Peu importe, c'est l'aspect le plus riche et inattendu du roman, tant l'invention est là et les mots tournés et retournés avec verve et gourmandise. 

Le père a le don de décrypter les signes du ciel et des étoiles, mais il est aussi visité par "ses gens" qui viennent régulièrement le perturber, avec pour objectif en général de maltraiter son fils de mille et une manières. Le fils, de son côté, cotoie les profanés aussi facilement que les vivants, s'étonnant que tout un chacun ne les voie pas aussi bien que lui. Le père se tient à l'écart du village pour des raisons qui apparaîtront peu à peu au fils. Il n'y a pas de place pour la parole dans ce monde là, mais un court séjour au village lui montrera qu'il existe autre chose, il va découvrir qu'il a un nom par exemple, ce qu'il ignorait "C'est à ce moment-là qu'amour établit sa paillasse en ma personne. C'est là aussi que je pressentis que parole donne vie à toutes choses en les baptisant d'un nom. J'appris le nom de père, puis celui de Manon, et ce fut pour moi comme si ces personnes commençaient à vivre véritablement : je les vis pour la première fois. Je toisai en ces noms là comme je toisai en miroir ma face délivrée de ses crasses .. ce fut révélation et saisissement".

Leurs journées se déroulent de la même façon, la chasse et la pêche pour se nourrir, la fabrication de vêtements et de chaussures, bref la survie au quotidien dans une contrée froide ou l'hiver est long et où ils ne mangent pas toujours à leur faim. Le tout ponctué par les crises du père, redoutables, menaçant plus d'une fois la vie du fils. Ce dernier, que l'on pourrait penser demeuré, se pose de plus en plus la question de l'affection de son père pour lui "Mais père m'aime-t'il, m'aime-t'il seulement ?".

La naïveté et l'innocence du fils apportent une douceur bienvenue à un récit qui par ailleurs est d'une brutalité poussée à son paroxysme. Malgré cela, c'est un livre que je n'ai pas lâché, tant j'avais envie de connaître l'évolution de l'histoire et tant j'étais touchée par le fils.

Un objet littéraire atypique et captivant.

C'est ma première participation au Québec-o-trésors de Karine

Prix France-Québec-Jean Hamelin 2005

Québec-o-trésors          Challenge Asphodèle

L'avis de Cathulu Clara

Jean-François Beauchemain - Le jour des corneilles - 147 pages
Libretto - 2013