Un fond de vérité"Bien, il suffisait donc de regarder par le trou de la serrure pour constater que les démons étaient loin d'être morts, qu'ils étaient simplement endormis, et qu'ils dormaient d'un sommeil particulièrement léger. Et que maintenant, ravis, ils remuaient leurs queues démoniaques car ils pouvaient enfin s'échapper par la porte entrebâillée à Sandomierz et jouer un peu avec le procureur Szacki. Incroyable. Fallait-il que tous ces stéréotypes qui remplaçaient la réflexion soient profondément ancrés dans la conscience nationale pour que soixante-cinq ans après la Shoah, soixante-trois ans après le dernier pogrom et quarante ans après avoir chassé les ultimes rescapés juifs du pays en 1968, un débile né a priori dans les années 1970 puisse débarquer dont ne sait où et donner foi au rituel du sang ?"

J'avais fait la connaissance du procureur Teodore Szacki dans "Les impliqués" ; il m'avait suffisamment séduite pour je le retrouve sans hésiter dans une deuxième enquête.

Il a perdu de sa superbe le procureur. Comme le laissait supposer la fin du premier volume, il a divorcé et a atterri dans une petite ville de province où il ne se passe jamais rien, Sandomierz. Résultat, il a perdu sa femme, sa maîtresse, ses repères ; il vit dans un petit logement sans âme, il s'ennuie de la capitale et ne se voit plus aucun avenir. Ça ne le rend pas plus aimable avec la gent féminine qu'il continue à évaluer uniquement comme objet de consommation et sur des critères physiques. Ce qui m'a fait penser que son état dépressif tenace n'était que justice au regard de son arrogance et de son cynisme.

Mais venons-en à l'enquête, puisque c'est un polar. Un matin, le corps d'une femme est découvert, atrocement égorgée, tirant le procureur de sa léthargie. Ela Budnik, la victime, était une femme bien sous tous rapports, femme d'un notable local. Rien en apparence ne peut expliquer le meurtre. Seul indice, on a trouvé auprès du cadavre un couteau utilisé par les juifs pour égorger les animaux. Il n'en faut pas plus pour réactiver une histoire ancienne "la légende du sang" d'où il ressort que les juifs sacrifiaient des enfants catholiques et les saignaient pour fabriquer le pain azyme de Pâques. D'ailleurs, un tableau illustre cette légende dans la cathédrale de Sandomierz.

Tout comme le premier, ce roman est une grande réussite car il réussit à nous captiver, à la fois par l'enquête menée et par les états d'âme du procureur, que l'on n'arrive pas à détester malgré ce que j'ai dit plus haut. Il y a un tel humour dans la façon dont il envisage lui-même ce qu'il est et ce qu'il fait, qu'on le trouve malgré tout attachant.

L'enquête est touffue, les fausses pistes ne manquent pas, d'autres meurtres vont suivre, épaississant le mystère, avec toujours en toile de fond l'antisémitisme de la Pologne, qui ne semble pas du tout un problème réglé. L'absence des juifs qui vivaient là avant pèse comme un membre fantôme, l'attitude des habitants pendant la guerre n'a jamais été abordée ouvertement, planant de manière malsaine sur les générations suivantes.

Les personnages secondaires, la procureur Barbara Sobieraj, le commissaire Léon Wilczur ne sont pas négligés et ont leur importance dans l'histoire. L'auteur sait instiller aussi une bonne dose de peur, je pense surtout à une scène dans des tunnels qui fait froid dans le dos. C'est l'occasion aussi de découvrir comment fonctionnent la police et la justice polonaise, assez différentes de notre propre système.

Une excellente série, j'ai hâte maintenant que le troisième tome soit traduit.

L'avis de Dominique Sandrine Yv

Zygmunt Miloszewski - Un fond de vérité - 472 pages
Traduit du polonais par Kamil Barbarski
Editions Mirobole - 2015